Technocratie

La technocratie est un système de gouvernance où les décisions sont prises par des experts techniques et scientifiques, plutôt que par des élus ou des représentants politiques. Elle prône l'application de méthodes rationnelles et d'analyses de données pour résoudre les problèmes sociétaux, en marginalisant les considérations idéologiques ou partisanes.

Introduction

La technocratie est un modèle de gouvernance qui postule que les défis complexes de la société moderne (économie, énergie, environnement) sont mieux gérés par des spécialistes disposant des connaissances et des compétences techniques appropriées. Elle s'oppose aux systèmes basés sur la démocratie représentative, la popularité ou l'idéologie, arguant que seuls les experts peuvent prendre des décisions optimales fondées sur des preuves et une analyse scientifique.

Description

Dans une technocratie pure, le pouvoir est détenu par des ingénieurs, des scientifiques, des économistes et d'autres professionnels formés, qui gouvernent au nom de l'efficacité et de la rationalité. Le processus décisionnel repose sur des indicateurs quantitatifs, des modèles prédictifs et des analyses coûts-avantages. L'objectif déclaré est de maximiser le bien-être social et l'efficacité économique en éliminant les inefficacités perçues de la politique partisane et des cycles électoraux. Ce système implique souvent une planification centrale basée sur des données, où la production et la distribution des ressources pourraient être gérées selon des principes énergétiques ou scientifiques, comme le proposait le mouvement technocratique original des années 1930 avec son concept de 'prix énergétique'.

Histoire

Le terme 'technocratie' émerge au début du XXe siècle, popularisé par l'ingénieur William H. Smyth vers 1919. Il connaît son apogée dans les années 1930, en particulier en Amérique du Nord, pendant la Grande Dépression. Le 'Mouvement Technocratique', mené par des figures comme Howard Scott et inspiré par les idées de Thorstein Veblen, proposait de remplacer le système de prix basé sur l'argent par un système basé sur l'énergie (les 'certificats énergétiques'), dirigé par des ingénieurs. Bien que le mouvement en tant que tel ait décliné, l'idée a persisté. Au XXe siècle, des régimes autoritaires et des gouvernements modernes ont incorporé des éléments technocratiques, plaçant des experts non élus à des postes clés (comme des banques centrales indépendantes ou des agences de régulation). L'Union européenne est souvent citée comme un exemple contemporain où une forte influence technocratique s'exerce via la Commission européenne.

Caracteristiques

1. Primauté de l'expertise : Le pouvoir légitime découle de la connaissance technique et scientifique, et non du suffrage populaire. 2. Décision fondée sur des données : Les politiques sont élaborées à partir d'analyses quantitatives, d'études d'impact et de modèles, minimisant le rôle de l'opinion publique. 3. Dépolitisations affichée : Rejet des luttes partisanes et des idéologies au profit d'une prétendue neutralité et objectivité scientifique. 4. Méritocratie de gouvernance : Les dirigeants sont sélectionnés sur la base de leurs compétences et de leurs réalisations dans leur domaine, et non de leur charisme ou de leur campagne électorale. 5. Planification centrale et systémique : Tendance à une approche holistique et planifiée de la gestion de la société, considérée comme un système à optimiser. 6. Faible participation citoyenne : La complexité des décisions est censée justifier de les confier à une élite éclairée, limitant la délibération démocratique directe.

Importance

La technocratie a une importance considérable dans les débats sur la gouvernance moderne. D'un côté, elle est vue comme une réponse nécessaire à la complexité croissante du monde, permettant des décisions stables et éclairées sur des sujets comme le changement climatique, la politique monétaire ou les crises sanitaires, à l'abri des pressions électoralistes. Les banques centrales indépendantes en sont une manifestation acceptée. De l'autre, elle est vivement critiquée pour son déficit démocratique, son élitisme et son illusion de neutralité scientifique. Les critiques soulignent que les experts ont leurs propres biais, que la science peut être instrumentalisée, et que ce système évacue les questions essentielles de valeurs, de justice sociale et de légitimité populaire. L'équilibre entre expertise technique et souveraineté démocratique reste une tension centrale des sociétés contemporaines.

Anecdotes

Le 'Survey of Energy' et la folie des années 1930

Au plus fort de la popularité du Mouvement Technocratie dans les années 1930, son leader Howard Scott affirmait avoir dirigé une étude colossale, le 'Survey of Energy', évaluant toutes les ressources énergétiques de l'Amérique du Nord. Il prétendait que cette étude prouvait la viabilité de la technocratie. Il fut ensuite révélé que cette étude n'avait jamais existé sous une forme substantielle, et que Scott avait largement exagéré ses qualifications d'ingénieur. Ce scandale a porté un coup sévère à la crédibilité du mouvement.

Le gouvernement Monti en Italie

En 2011, en pleine crise de la dette européenne, l'Italie a formé un gouvernement dirigé par l'ancien commissaire européen Mario Monti, un économiste réputé sans affiliation politique formelle. Son cabinet était composé presque exclusivement de professeurs d'université, de banquiers et d'autres experts, sans aucun politicien élu. Qualifié de 'gouvernement des professeurs', c'est un exemple moderne d'administration technocratique mise en place pour rassurer les marchés et prendre des décisions économiques impopulaires mais jugées nécessaires, en contournant le système politique traditionnel.

La technocratie selon Saint-Simon

Les racines intellectuelles de la technocratie remontent au philosophe français Henri de Saint-Simon (1760-1825). Il envisageait une société future organisée scientifiquement et dirigée par une classe de producteurs : les industriels, les scientifiques et les banquiers. Il proposait même de remplacer le gouvernement des personnes par 'l'administration des choses', une phrase reprise plus tard par Friedrich Engels. Cette vision a directement influencé les penseurs du mouvement technocratique du XXe siècle.

Sources

  • Technocracy in America: Rise of the Info-State, par Parag Khanna (2017)
  • The Technocrat: The Life and Lies of Howard Scott, par David E. Nye (2021)
  • The New Class: An Analysis of the Communist System, par Milovan Djilas (1957) - pour une critique de l'élite techno-bureaucratique
  • Encyclopædia Britannica, entrée 'Technocracy'
  • Revue Française de Science Politique : 'La gouvernance européenne, entre technocratie et démocratie' (articles variés)
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