Introduction
Jean-Paul Sartre incarne l'intellectuel engagé par excellence, dont la pensée et l'action ont cherché à répondre aux défis moraux et politiques de son siècle, de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d'Algérie, en passant par la Guerre froide. Philosophe de la liberté absolue, il a élaboré un système, l'existentialisme, qui place la responsabilité de l'individu au centre de l'existence, dans un univers dépourvu de Dieu ou de valeurs préétablies.
Description
La philosophie de Sartre, exposée principalement dans 'L'Être et le Néant' (1943), est une ontologie phénoménologique. Il distingue l'« être-en-soi » (l'être des choses, plein, massif, identique à lui-même) de l'« être-pour-soi » (l'être de la conscience humaine). Le pour-soi est caractérisé par le néant : il n'est jamais ce qu'il est et est toujours ce qu'il n'est pas. Cette structure ontologique fonde la liberté humaine : l'homme est « condamné à être libre ». Il n'a pas d'essence préalable ; il se définit uniquement par ses actes et ses projets. Cette liberté s'accompagne d'une angoisse fondamentale et d'une responsabilité totale, non seulement envers soi-même, mais envers tous les hommes. Son existentialisme est un humanisme, comme il l'a affirmé dans sa célèbre conférence de 1945, car il fait de l'homme le seul artisan de ses valeurs.
Histoire
Né à Paris en 1905, Sartre est reçu premier à l'agrégation de philosophie en 1929, où il rencontre Simone de Beauvoir, sa compagne intellectuelle et sentimentale à vie. Prisonnier de guerre en 1940-41, il s'engage après sa libération dans la Résistance intellectuelle. L'après-guerre est l'apogée de son influence : il fonde la revue 'Les Temps Modernes' (1945) et devient le chef de file de l'existentialisme parisien. Son engagement politique le rapproche du communisme, puis, après la répression de Budapest en 1956, il en devient un critique tout en restant un compagnon de route de la gauche radicale. Il refuse le Nobel en 1964, arguant qu'aucun écrivain ne doit se laisser transformer en institution. Il est une figure centrale de Mai 68. Dans sa dernière grande œuvre, 'Critique de la raison dialectique' (1960), il tente une synthèse entre existentialisme et marxisme, analysant comment les hommes libres créent l'Histoire dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies.
Caracteristiques
Les concepts clés de la pensée sartrienne sont : 1) La liberté absolue et la responsabilité qui en découle. 2) La mauvaise foi (le mensonge à soi-même pour fuir cette angoissante liberté). 3) Le regard d'autrui, qui m'objective et me vole mon monde, source de conflit (« L'enfer, c'est les Autres » dans 'Huis Clos'). 4) L'engagement, obligation pour l'intellectuel de prendre parti dans les luttes de son temps. 5) La littérature comme acte engagé, « dévoilement » du monde. Son style philosophique est concret, ancré dans des descriptions d'expériences vécues (la nausée, la honte).
Importance
L'impact de Sartre est immense et multiforme. Il a popularisé la philosophie existentialiste, influençant profondément la culture des années 1940-1960. Son insistance sur la liberté et la responsabilité individuelle a marqué l'éthique contemporaine. Son modèle de l'intellectuel engagé, intervenant sur tous les fronts (presse, pétitions, meetings), a défini un rôle social. Son œuvre littéraire ('La Nausée', 'Les Mots', 'Les Chemins de la liberté', pièces comme 'Les Mouches' ou 'Les Mains sales') est un pilier de la littérature française du XXe siècle. Enfin, son dialogue critique avec le structuralisme (Lévi-Strauss, Foucault) et le marxisme a structuré le paysage intellectuel français de l'après-guerre. Même ses détracteurs doivent composer avec son héritage.
