Introduction
Abu al-Walid Muhammad ibn Ahmad ibn Rushd, connu en Occident sous le nom d'Averroès, naît en 1126 à Cordoue, alors capitale de l'empire almohade en Al-Andalus (actuelle Espagne). Issu d'une famille de juristes renommés, il reçoit une éducation complète en droit, en théologie, en médecine et en philosophie. Sa vie se déroule dans un contexte culturel brillant mais politiquement instable, marqué par le rigorisme religieux des Almohades. Averroès incarne l'apogée de la philosophie islamique en Occident et sa synthèse entre la tradition aristotélicienne et la pensée musulmane.
Description
Averroès est avant tout le commentateur par excellence d'Aristote. Son projet intellectuel colossal consiste à présenter, expliquer et systématiser l'ensemble de l'œuvre du Stagirite, qu'il considère comme l'apogée de la raison humaine. Ses commentaires, de longueur variable (grands, moyens et petits), couvrent la logique, la physique, la métaphysique, la psychologie (notamment son célèbre commentaire du *De anima*) et l'éthique. Il défend une interprétation rigoureusement rationaliste d'Aristote, souvent en opposition avec les lectures néoplatoniciennes de ses prédécesseurs comme Avicenne. En philosophie, il est célèbre pour sa doctrine de l'« intellect unique » ou « intellect matériel », qu'il conçoit comme éternel, unique pour toute l'humanité et séparé des individus, une thèse qui sera violemment contestée. En théologie, il écrit des ouvrages polémiques comme *L'Incohérence de l'Incohérence* (*Tahafut al-Tahafut*), réponse au *Tahafut al-Falasifa* d'Al-Ghazali qui attaquait les philosophes.
Histoire
La carrière d'Averroès est étroitement liée au pouvoir almohade. Protégé par le calife Abu Yaqub Yusuf, un souverain érudit, il est nommé grand cadi (juge) de Séville puis de Cordoue, et devient même le médecin personnel du calife. Cette position lui permet de se consacrer à son œuvre philosophique. Cependant, sous le règne d'Al-Mansur, la situation change radicalement vers 1195. Pour des raisons politiques et sous la pression des théologiens traditionalistes (les *fuqaha*) hostiles à la philosophie, Averroès est disgracié, exilé à Lucena près de Cordoue, et ses livres sont brûlés, à l'exception de ses traités scientifiques. Il est réhabilité peu avant sa mort, qui survient à Marrakech en 1198. Son héritage connaît un destin paradoxal : marginalisé dans le monde islamique, son œuvre est traduite en hébreu et surtout en latin (notamment à Tolède) dès le début du XIIIe siècle, déclenchant l'« averroïsme latin » et influençant profondément des penseurs comme Siger de Brabant et, à travers les critiques qu'il lui adresse, Thomas d'Aquin.
Caracteristiques
La pensée d'Averroès se caractérise par plusieurs piliers. Premièrement, une confiance absolue dans la raison et la démonstration philosophique comme voie d'accès à la vérité. Deuxièmement, sa théorie de la « double vérité », souvent mal comprise : pour lui, il n'y a qu'une seule vérité, mais elle peut être exprimée de deux manières différentes – de façon démonstrative et abstraite pour les philosophes, et de façon allégorique et symbolique dans les textes religieux pour le commun des hommes. La religion est donc une représentation imagée de la même vérité que la philosophie saisit par la démonstration, ce qui lui permet de concilier foi et raison. Troisièmement, son interprétation radicale de l'intellect agent comme unique et séparé, niant l'immortalité de l'âme individuelle. Enfin, son légalisme : en tant que juriste malikite, il considère que la Loi divine (*Sharia*) encourage et même oblige l'élite intellectuelle à pratiquer la philosophie.
Importance
L'importance d'Averroès est immense et transversale. Dans l'histoire de la philosophie, il est le chaînon essentiel qui a permis à l'Europe médiévale de redécouvrir Aristote dans sa quasi-intégralité et avec une grande précision. L'« averroïsme latin » devient un courant majeur à l'Université de Paris, posant de façon aiguë le problème des rapports entre philosophie et théologie chrétienne. Les condamnations de 1270 et 1277 par l'évêque Étienne Tempier visent en grande partie ses thèses. En réaction, Thomas d'Aquin construit sa propre synthèse en dialoguant constamment avec « le Commentateur ». Dans le monde juif, ses commentaires, traduits en hébreu, influencent Maïmonide (qui le tenait en haute estime) et toute la philosophie médiévale juive. Dans le monde islamique, son influence directe fut limitée après sa disgrâce, mais il reste une figure majeure de la rationalité. Aujourd'hui, il est vu comme un symbole de l'humanisme, du rationalisme et du dialogue entre les cultures, et comme un précurseur de la laïcité par sa distinction des domaines de la foi et de la raison.
