Introduction
La Peste de Justinien est une pandémie majeure de peste bubonique, causée par la bactérie Yersinia pestis, qui a sévi par vagues récurrentes pendant plus de deux siècles. Elle doit son nom à l'empereur byzantin Justinien Ier, qui régnait au moment de son apparition dévastatrice en 541 apr. J.-C. à Constantinople. Cette pandémie est considérée comme l'un des événements démographiques et historiques les plus catastrophiques du premier millénaire, précipitant des transformations économiques, sociales et politiques profondes dans l'Empire romain d'Orient et au-delà.
Description
La maladie est identifiée comme étant la peste bubonique, avec probablement des formes pulmonaire et septicémique associées. Elle se transmet principalement par la piqûre de puces infectées (Xenopsylla cheopis) vivant sur les rats noirs (Rattus rattus), qui voyageaient dans les cales des navires de commerce. Les symptômes, décrits par l'historien contemporain Procope de Césarée, étaient terrifiants : fièvre soudaine, frissons, délire, et surtout l'apparition de bubons (ganglions lymphatiques enflammés et douloureux) à l'aine, aux aisselles ou au cou. La mort survenait souvent en moins d'une semaine. Le taux de mortalité était extrêmement élevé, estimé entre 30% et 50% de la population touchée dans les zones les plus frappées.
Histoire
La pandémie est apparue pour la première fois en Égypte ou en Éthiopie (région d'« Axoum ») vers 541, avant de se propager rapidement via les routes commerciales maritimes vers Constantinople, capitale de l'Empire byzantin. Le pic de la première vague eut lieu au printemps 542 à Constantinople, où la maladie tua, selon Procope, jusqu'à 10 000 personnes par jour à son apogée, dépassant les capacités d'inhumation. L'empereur Justinien lui-même fut atteint mais survécut. La pandémie ne s'arrêta pas là ; elle connut environ dix-huit cycles de résurgence jusqu'en 767, frappant par vagues successives toutes les régions côtières de la Méditerranée, l'Europe occidentale (jusqu'en Irlande), l'Arabie et la Perse. Chaque réapparition, souvent liée à des cycles climatiques ou à l'épuisement de l'immunité collective, empêchait tout rétablissement démographique durable.
Caracteristiques
Plusieurs facteurs ont contribué à l'ampleur et à la durée de cette pandémie. L'Empire byzantin, au sommet de sa puissance sous Justinien, était un carrefour commercial mondial avec des liaisons maritimes intenses, facilitant la dissémination des rats et des puces. Le climat de l'époque, marqué par une période de refroidissement (le « Petit Âge Glaciaire de l'Antiquité tardive »), aurait pu perturber les récoltes, affaiblir les populations et modifier l'écologie des rongeurs. Les connaissances médicales de l'époque étaient impuissantes ; les médecins attribuaient la maladie à des miasmes ou à la colère divine. Aucun traitement efficace n'existait, seuls des soins palliatifs et l'isolement étaient pratiqués.
Importance
L'impact de la Peste de Justinien fut colossal et multifacette. Démographiquement, les estimations modernes suggèrent qu'elle a tué entre 25 et 50 millions de personnes, soit 13 à 26% de la population mondiale estimée de l'époque. L'Empire byzantin perdit peut-être le quart de sa population, sapant ses bases fiscales et militaires. Cet affaiblissement mit un terme définitif aux ambitions de Justinien de restaurer l'Empire romain dans ses anciennes frontières, facilitant les conquêtes arabes et lombardes au siècle suivant. Économiquement, la pénurie de main-d'œuvre entraîna une hausse des salaires, un abandon des terres et une ruralisation accélérée, accélérant la transition vers le système féodal en Europe. Socialement et religieusement, le traumatisme nourrit un sentiment d'apocalypse et renforça l'influence de l'Église chrétienne. La Peste de Justinien constitue ainsi une césure majeure entre l'Antiquité et le Moyen Âge, remodelant en profondeur le visage de l'Europe et du Moyen-Orient.
