Œdipe et le Sphinx

Épisode central du mythe d'Œdipe, où le héros affronte et vainc le Sphinx, une créature monstrueuse qui terrorise Thèbes en posant une énigme. Sa victoire le mènera au trône de la ville, mais scellera aussi tragiquement son destin. Ce mythe explore les thèmes de la connaissance, de l'hybris et de la prédestination.

Introduction

L'épisode d'Œdipe et du Sphinx constitue un moment charnière dans le cycle thébain, immortalisé principalement par la tragédie de Sophocle, 'Œdipe Roi' (vers 430 av. J.-C.). Il s'agit d'une confrontation intellectuelle et symbolique entre l'homme et le monstre, où la résolution d'une énigme apporte la royauté mais prépare aussi la chute. Le mythe transcende le simple récit héroïque pour interroger la nature de la sagesse humaine face aux mystères de l'existence et du destin.

Description

Le Sphinx est une créature hybride, généralement décrite avec un corps de lion, des ailes d'oiseau et un visage et un buste de femme. Envoyée par Héra (ou, selon d'autres versions, par Apollon ou Dionysos) pour punir Thèbes des crimes de Laïos, elle s'installe sur un rocher dominant les routes d'accès à la ville. Elle arrête les voyageurs et leur propose une énigme. Ceux qui échouent à répondre sont immédiatement dévorés, causant une grande désolation et paralysant la cité. L'énigme, d'origine archaïque, est une question sur la nature de l'homme. La version la plus célèbre, rapportée par Sophocle et Apollodore, est : 'Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes le matin, puis deux jambes à midi, et trois jambes le soir ?' Œdipe, fuyant Corinthe pour échapper à l'oracle qui lui a prédit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère, arrive aux abords de Thèbes. Confronté au Sphinx, il trouve la réponse : l'Homme, qui marche à quatre pattes quand il est bébé, sur deux jambes à l'âge adulte, et s'aide d'une canne (la troisième jambe) dans sa vieillesse. Vaincu, le Sphinx se précipite du haut de son rocher et meurt.

Histoire

Le contexte immédiat est la crise thébaine suite à l'assassinat non élucidé du roi Laïos. Créon, régent et frère de la reine Jocaste, a promis le trône et la main de la veuve à quiconque débarrasserait la cité du Sphinx. Après sa victoire, Œdipe est accueilli en héros libérateur. Il devient roi de Thèbes et épouse Jocaste, ignorant qu'elle est sa mère biologique. Ainsi, en résolvant l'énigme du Sphinx, Œdipe accomplit sans le savoir la seconde partie de la prophétie (épouser sa mère) et accède au pouvoir qui lui permettra plus tard de mener l'enquête sur le meurtre de Laïos, enquête qui le conduira à se découvrir lui-même comme le parricide. La confrontation avec le Sphinx est donc le pivot narratif qui le projette du statut de voyageur errant à celui de roi, tout en l'enfermant inexorablement dans le piège du destin.

Caracteristiques

Plusieurs éléments symboliques marquent cet épisode. 1) **L'énigme** : Elle est au cœur de l'affrontement. Sa résolution par Œdipe démontre une intelligence rationnelle et analytique, mais aussi une forme d'hybris (démesure) intellectuelle. Il résout l'énigme de l'Homme en général, mais échoue à se connaître lui-même, créant une ironie tragique fondamentale. 2) **Le Sphinx** : Il représente l'énigme primitive, le chaos menaçant, l'irrationnel et la mort. Sa forme composite symbolise les mystères de la nature et les limites de la connaissance humaine. Sa défaite par la parole (logos) marque une victoire temporaire de l'ordre et de la raison. 3) **La récompense empoisonnée** : Le trône et Jocaste sont la récompense directe, mais ils constituent le châtiment ultime, illustrant le thème tragique grec du revers de fortune (peripeteia). 4) **La connaissance et l'ignorance** : Œdipe est celui qui sait (l'énigme) et celui qui ignore (sa propre identité). Le mythe oppose la connaissance extérieure et la connaissance de soi.

Importance

L'importance de ce mythe est immense dans la culture occidentale. Il est le paradigme de l'énigme résolue et de l'intelligence triomphante du monstre. Psychanalytiquement, Sigmund Freud en a fait la pierre angulaire de sa théorie avec le 'complexe d'Œdipe', interprétant le combat contre le Sphinx comme une symbolisation des énigmes de la sexualité infantile. Littérairement et philosophiquement, il inspire une réflexion inépuisable sur l'identité, le destin, la responsabilité et les limites de la connaissance humaine. L'épisode a été représenté abondamment dans l'art antique (vases, métopes) et moderne (peintures d'Ingres, de Moreau), et structure toute la tragédie de Sophocle, considérée comme un chef-d'œuvre absolu de la dramaturgie. Il pose la question : qu'est-ce que l'homme ? Une question à laquelle Œdipe répond correctement dans l'abstrait, mais dont il vit la réponse concrète de la manière la plus tragique qui soit.

Anecdotes

Variantes de l'énigme

Certaines sources anciennes, comme certaines représentations sur des vases attiques, suggèrent que le Sphinx posait parfois une seconde énigme ou une variante : 'Il y a deux sœurs : l'une engendre l'autre et celle-ci, à son tour, engendre la première. Qui sont-elles ?' La réponse serait le Jour et la Nuit (les mots sont féminins en grec). Cette version alternative met encore plus en lumière le caractère cosmique et cyclique des énigmes du monstre.

Le Sphinx avant Œdipe

Dans certaines traditions, le Sphinx aurait appris ses énigmes des Muses elles-mêmes. D'autres mythes évoquent qu'Héra l'envoya spécifiquement pour venger l'enlèvement du jeune Chrysippe par Laïos, crime qui aurait marqué l'origine de la malédiction des Labdacides. Le Sphinx n'est donc pas un simple prédateur aléatoire, mais un instrument divin du châtiment.

La mort du Sphinx dans l'art

Sur de nombreux vases grecs, la scène est représentée de manière statique : Œdipe assis ou debout, pensif, face au Sphinx perché. Rarement montre-t-on la violence. La chute mortelle du Sphinx est souvent implicite. Cette mise en scène souligne que le vrai combat est intellectuel. À l'époque moderne, des peintres comme Gustave Moreau ont au contraire dramatisé la scène, insistant sur le corps du monstre et le regard intense entre les deux protagonistes.

Un héros plus ancien ?

Une tradition minoritaire rapportée par le scholiaste d'Euripide mentionne que le héros Hémon, fils de Créon, aurait tenté de résoudre l'énigme avant Œdipe et aurait été tué. Cela aurait motivé Créon à offrir une si grande récompense. Cette version accentue le désespoir des Thébains et la valeur exceptionnelle de la réussite d'Œdipe.

Sources

  • Sophocle, 'Œdipe Roi' (vers 430 av. J.-C.)
  • Apollodore, 'Bibliothèque' (Livre III, 5.8)
  • Pausanias, 'Description de la Grèce' (Livre IX, 26.2-4)
  • Euripide, 'Phéniciennes' (vers 410 av. J.-C.)
  • Dictionnaire des mythologies (sous la direction d'Yves Bonnefoy), Flammarion
  • Pierre Grimal, 'Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine', PUF
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