Enkidu

Enkidu est un héros primordial de la mythologie mésopotamienne, créé par les dieux pour être l'égal et le rival du roi Gilgamesh. Figure sauvage et naturelle, il est civilisé par une prêtresse avant de devenir le compagnon inséparable de Gilgamesh. Son destin tragique, marqué par sa mort précoce, est le catalyseur de la quête d'immortalité de son ami.

Introduction

Enkidu est un personnage central de la plus ancienne épopée connue, l'Épopée de Gilgamesh, rédigée en akkadien sur des tablettes d'argile vers le XVIIIe siècle av. J.-C. Il incarne l'état de nature, l'homme sauvage et non corrompu par la civilisation, créé comme un double et un contrepoids au roi tyrannique Gilgamesh d'Uruk. Son parcours, de la bête à l'homme, puis de l'homme au héros, et enfin au mortel, explore des thèmes universels comme l'amitié, la civilisation, la mortalité et la rébellion contre l'ordre divin.

Description

Enkidu est décrit comme un être hybride, mi-homme, mi-animal. Il est créé par la déesse Aruru à la demande des dieux, excédés par l'arrogance de Gilgamesh. Il est fait d'argile et de la salive du dieu du ciel, Anu. Physiquement, il est aussi fort et imposant que Gilgamesh. Il vit initialement parmi les bêtes des steppes, vêtu de peaux, se nourrissant d'herbe et partageant l'abreuvoir des gazelles. Il est le protecteur de la nature sauvage, chassant les pièges des trappeurs. Son apparence hirsute et sa force brute en font l'incarnation parfaite de l'« homme naturel », en opposition totale à l'urbanisé et cultivé Gilgamesh.

Histoire

L'histoire d'Enkidu commence par sa création. Pour l'éloigner des bêtes et l'amener à affronter Gilgamesh, les dieux envoient la courtisane sacrée Shamhat. Elle séduit Enkidu et, après six jours et sept nuits d'amour, lui enseigne les manières humaines : manger du pain, boire de la bière et se vêtir. Cette initiation le sépare définitivement du monde animal. Il se rend ensuite à Uruk où il affronte Gilgamesh, qui s'apprêtait à exercer son droit de cuissage sur une nouvelle mariée. Le combat, titanesque, se termine sans vainqueur et les deux hommes, se reconnaissant comme égaux, scellent une amitié profonde et indéfectible. Pour acquérir une renommée éternelle, ils partent en expédition dans la Forêt des Cèdres pour y tuer son gardien, le démon Humbaba. Enkidu, plus prudent, tente d'en dissuader Gilgamesh, mais le suit loyalement. Après leur victoire, la déesse Ishtar, éprise de Gilgamesh, est repoussée par ce dernier. Pour se venger, elle envoie le Taureau Céleste ravager Uruk. Enkidu et Gilgamesh tuent la bête divine. Cet acte d'hybris condamne Enkidu : les dieux décident qu'il doit mourir. Frappé par une maladie longue et douloureuse, il maudit d'abord ceux qui l'ont civilisé avant de se rétracter et de bénir Shamhat. Sa mort, longuement décrite, plonge Gilgamesh dans un deuil profond et une terreur existentielle, déclenchant sa quête désespérée de l'immortalité.

Caracteristiques

Enkidu possède plusieurs traits distinctifs. Sa force est surhumaine, égale à celle de Gilgamesh. Initialement, il possède une sagesse instinctive et un lien profond avec la nature, capable de comprendre le langage des animaux. Après sa civilisation, il devient loyal, courageux et réfléchi, souvent jouant le rôle de la conscience morale et prudente face à l'impétuosité de Gilgamesh. Son caractère évolue de l'innocence sauvage à la sagesse tragique de l'homme confronté à sa fin. Il est également un interprète de rêves, talent qui guide leurs aventures. Sa mort n'est pas héroïque au combat, mais lente et maladie, soulignant la vulnérabilité fondamentale de la condition humaine, même pour un héros.

Importance

Enkidu est une figure d'une importance capitale dans l'histoire littéraire mondiale. Il représente le premier grand archétype de « l'homme sauvage » ou du « bon sauvage » dans la littérature, un thème repris des millénaires plus tard. Son amitié avec Gilgamesh est l'une des premières et des plus puissantes représentations d'une relation fraternelle et égalitaire entre hommes. Son parcours de la nature à la culture pose des questions philosophiques fondamentales sur l'essence de l'humanité. Enfin, et surtout, sa mort est l'élément déclencheur du cœur de l'épopée : la confrontation de l'homme à sa mortalité. En perdant Enkidu, Gilgamesh prend conscience de sa propre fin, faisant de la mort d'Enkidu le moteur métaphysique de tout le récit. Il est ainsi le miroir et le catalyseur de la transformation de Gilgamesh d'un roi tyran en un sage réfléchissant sur la condition humaine.

Anecdotes

La civilisation par l'amour

Le processus de civilisation d'Enkidu par Shamhat est à la fois physique et symbolique. En partageant le pain et la bière (produits de l'agriculture et de la sédentarisation), et en pratiquant l'amour (acte culturel et social), il rompt son pacte avec la nature. Une scène poignante montre les animaux sauvages fuir à son approche après son initiation, signifiant son exclusion irrémédiable du paradis naturel.

Le rêve prophétique

Peu avant de tomber malade, Enkidu fait un rêve prémonitoire. Il voit les dieux Anu, Enlil et Shamash débattre de son sort pour avoir tué Humbaba et le Taureau Céleste. Enlil exige sa mort, tandis que Shamash le défend. Le rêve décrit ensuite son voyage vers les Enfers, un monde sombre et poussiéreux, offrant l'une des plus anciennes descriptions de l'au-delà dans la littérature mondiale.

Une possible origine historique ?

Certains spécialistes ont émis l'hypothèse qu'Enkidu pourrait refléter le souvenir de populations nomades ou d'hommes vivant en marge des premières cités-États de Mésopotamie. Son conflit initial avec Gilgamesh, le roi-bâtisseur, symboliserait alors la tension ancienne entre le mode de vie sédentaire agricole et le mode de vie pastoral ou chasseur-cueilleur.

La malédiction transformée en bénédiction

Sur son lit de mort, Enkidu, dans sa rage et sa douleur, maudit d'abord le chasseur qui l'a découvert et surtout Shamhat, qu'il accuse de l'avoir amené à ce destin tragique. Le dieu Shamash lui répond depuis les cieux, lui rappelant les bienfaits de la civilisation (nourriture fine, vêtements, l'amitié de Gilgamesh). Convaincu, Enkidu se rétracte et transforme ses malédictions en bénédictions, acceptant ainsi pleinement son destin d'homme.

Sources

  • L'Épopée de Gilgamesh (version standard akkadienne, tablettes I à VIII)
  • Jean Bottéro, "L'Épopée de Gilgamesh : Le grand homme qui ne voulait pas mourir"
  • Abed Azrié, "L'Épopée de Gilgamesh" (traduction et analyse)
  • Thorkild Jacobsen, "The Treasures of Darkness: A History of Mesopotamian Religion"
  • Stephanie Dalley, "Myths from Mesopotamia: Creation, the Flood, Gilgamesh and Others" (Oxford World's Classics)
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