Introduction
Dionysos est l'une des divinités les plus complexes et énigmatiques du panthéon grec. Contrairement aux autres Olympiens, il est né d'une mortelle et a dû conquérir sa place parmi les dieux. Il incarne les forces contradictoires de la nature : la joie et la terreur, la création et la destruction, la civilisation (par la viticulture) et le retour à un état sauvage (par l'ivresse). Son mythe et son culte explorent les limites de l'identité humaine, la dissolution du moi dans la transe collective et le pouvoir libérateur et dangereux de l'instinct.
Origines
Dionysos est le fils de Zeus et de la princesse thébaine Sémélé. Trompée par Héra jalouse, Sémélé demanda à voir Zeus dans toute sa splendeur divine et fut consumée par sa foudre. Zeus sauva l'enfant à naître en le cousant dans sa cuisse, d'où Dionysos naquit à terme, devenant ainsi le 'deux fois né' (Dithyrambos). Pour le protéger d'Héra, il fut élevé loin d'Olympe, notamment par les nymphes de Nysa (d'où son nom, 'le dieu de Nysa') et par le vieux Silène. Ses origines thraco-phrygiennes sont probables, son culte arrivant en Grèce vers le VIIIe siècle av. J.-C., où il s'intègre et se transforme profondément.
Attributs
Dionysos est le maître de la vigne et de la fermentation, processus magique transformant le jus en vin, symbole de transformation intérieure. Son pouvoir principal est l'*enthousiasmos* (avoir le dieu en soi), un état d'extase et de possession divine menant à la libération des inhibitions et à l'union avec le divin. Il commande à la fertilité de la nature, faisant pousser les plantes et mûrir les fruits. Il est aussi un dieu dangereux : son ivresse peut mener à la folie (la *mania*) et à la violence, comme le montrent les mythes de Penthée ou des Minyades. Enfin, il est étroitement lié au théâtre, les tragédies et comédies grecques étant jouées lors de ses fêtes, les Dionysies.
Mythes
Parmi ses mythes fondateurs, le plus célèbre est sa conquête de l'Inde, une longue expédition à la tête d'une armée de Ménades et de Satyres, symbolisant la propagation de son culte. Le mythe de Penthée, roi de Thèbes, est central : ce dernier refuse le dieu et espionne les rites secrets des femmes (les Ménades), dont sa propre mère Agavé. Découvert, il est déchiré par elles dans un accès de folie dionysiaque, illustrant le châtiment de l'*hybris* (démesure) qui défie le divin. L'union de Dionysos avec Ariane, abandonnée par Thésée sur Naxos, montre son aspect salvateur et son pouvoir de transformer la mort en immortalité, puisqu'il l'épouse et l'élève au rang des dieux.
Culte
Le culte de Dionysos, souvent secret et réservé aux initiés (les Mystères), contrastait avec les cultes civiques. Les rites les plus fameux étaient les *orgia* pratiqués par les Ménades (ou Bacchantes), femmes qui, en état de transe, quittaient la cité pour danser dans les montagnes, en communion avec la nature, et pratiquaient la *sparagmos* (déchirement) d'animaux. À Athènes, les Grandes Dionysies étaient une fête civique majeure, compétition théâtrale où furent créées les œuvres d'Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane. Des temples lui étaient dédiés, mais son espace sacré par excellence était la nature sauvage.
Influence
Dionysos a profondément marqué la philosophie (le dionysiaque de Nietzsche, opposé à l'apollinien), la psychanalyse (les forces de l'inconscient), la littérature et les arts. Il incarne l'archétype de la force vitale incontrôlable, du désir et de la transgression. Dans le monde romain, son culte comme Bacchus, bien que parfois réprimé (Affaire des Bacchanales en -186), fut largement diffusé. Aujourd'hui, il reste une figure puissante pour penser l'altérité, l'identité fluide, l'écologie et le pouvoir transformateur de l'art, bien au-delà de la simple symbolique du vin et de la fête.
