Introduction
Le Gnawa est bien plus qu'un simple genre musical ; c'est une tradition spirituelle, un rituel de guérison et un pilier de la culture populaire marocaine. Né de la souffrance et de la résilience des communautés noires du Maroc, il a évolué d'une pratique confrérique secrète vers une expression artistique majeure, célébrée internationalement. Sa musique, caractérisée par des rythmes répétitifs et envoûtants, sert de véhicule à des cérémonies complexes visant à rétablir l'équilibre entre le corps et l'esprit.
Description
La musique Gnawa est l'expression artistique et spirituelle de la confrérie des Gnawa, une communauté principalement située au Maroc, mais aussi présente en Algérie et en Tunisie. Ses membres sont historiquement les descendants d'esclaves originaires d'Afrique de l'Ouest (actuels Mali, Niger, Sénégal, Guinée). Le terme 'Gnawa' dériverait de 'Guinée' ou de l'ethnie 'Soninké' (appelés 'Ganawa'). Le répertoire musical, appelé 'Lila' ou 'Derdeba', est au cœur de cérémonies nocturnes visant à invoquer des entités spirituelles (les 'mlouk') pour soigner des maux physiques ou psychiques. La musique agit comme un catalyseur pour induire des états de transe (jedba) chez les participants, permettant la purification et la guérison. En dehors du contexte rituel, le Gnawa a donné naissance à une musique profane et festive, notamment le style 'Gnaoua' popularisé par les festivals.
Histoire
L'histoire des Gnawa commence au XVIe siècle, avec les traites esclavagistes transsahariennes et atlantiques orchestrées par les sultanats marocains. Les populations déportées ont préservé et adapté leurs traditions animistes et leurs rythmes ancestraux (notamment ceux des rites de possession comme le 'Bori' haoussa). Au Maroc, elles ont intégré l'islam soufi, créant une synthèse unique où les saints musulmans (comme Sidi Bilal, le premier muezzin, d'origine éthiopienne) côtoient les esprits d'origine subsaharienne. Pendant des siècles, la pratique est restée confinée aux quartiers marginaux (comme le célèbre quartier des Gnaoua à Essaouira) et aux zaouïas (confréries). La reconnaissance nationale et internationale a commencé dans les années 1960-1970, grâce à des artistes comme Mahmoud Guinia. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d'Essaouira, créé en 1998, a été un tournant décisif, transformant le Gnawa en phénomène mondial et favorisant des fusions avec le jazz, le blues, le rock et l'électronique.
Caracteristiques
L'orchestre Gnawa traditionnel (la 'tqal' ou 'la troupe') est composé de trois éléments principaux. Le 'guembri' (ou 'hajhouj') est un luth-tambour à trois cordes en boyau, au corps rectangulaire en bois, qui assure la ligne de basse mélodico-rythmique et guide la cérémonie. Les 'qraqeb' (ou 'krakebs') sont de grands crotales en métal, similaires aux castagnettes, qui produisent un cliquetis métallique et rapide, créant le rythme cyclique et hypnotique fondamental. La voix, enfin, alterne entre des chants solistes responsoriaux (le 'maâlem', ou maître, chante une phrase reprise par le chœur) et des invocations. Les paroles mêlent l'arabe dialectal, le berbère et des lexèmes d'origine subsaharienne (bambara, haoussa). Les rythmes, complexes et entraînants, portent des noms spécifiques correspondant à différents esprits ou couleurs (comme le rythme 'Chalabi' ou 'Guedra'). La structure musicale est basée sur la répétition et la variation progressive, visant à modifier l'état de conscience.
Importance
L'importance du Gnawa est triple. Culturellement, il est une pierre angulaire de l'identité marocaine plurielle et un témoignage vivant de l'histoire africaine du pays. Il a contribué à revaloriser l'apport des communautés noires au Maghreb. Spirituellement, il représente un système de soin traditionnel toujours actif, relevant de ce que l'anthropologue Viviana Pâques appelait un 'islam noir'. Artistiquement, son influence est immense. Le Gnawa est reconnu comme l'une des racines du blues (via les similarités avec les musiques de transe ouest-africaines). Des collaborations légendaires (Randy Weston, Pharoah Sanders, Jimi Hendrix, Carlos Santana) ont montré ses affinités naturelles avec le jazz. Aujourd'hui, des artistes comme Majid Bekkas, Hindi Zahra ou les projets de fusion électro (Gnawa Diffusion, Acid Arab) perpétuent son héritage. En 2019, les pratiques et rituels Gnawa ont été inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO.
