Introduction
Le free jazz, ou 'New Thing', représente l'une des révolutions les plus audacieuses de l'histoire du jazz. Né dans un contexte de bouleversements sociaux et politiques, il rejette les conventions établies – grilles harmoniques, structures rythmiques régulières, primauté de la mélodie – pour embrasser la liberté totale de l'expression. Ce n'est pas une simple évolution stylistique, mais une remise en question philosophique et esthétique profonde de ce que peut être la musique improvisée, ouvrant la voie à une exploration sans limites du son, de la texture et de l'interaction collective.
Description
Le free jazz se caractérise par son rejet des cadres préétablis. L'improvisation n'est plus guidée par une succession d'accords (grille harmonique) ou un tempo régulier. Les musiciens explorent des modes d'expression alternatifs : cris, gémissements, souffles, clusters de notes, bruitisme instrumental. La forme est souvent fluide, organique, émergeant de l'interaction en temps réel des musiciens plutôt que d'un plan préconçu. L'énergie, la densité et l'intensité émotionnelle sont fréquemment au premier plan, pouvant aller de l'extrême violence sonore à des moments de grande délicatesse et de silence. Le collectif prime souvent sur l'individu, avec des improvisations simultanées où chaque musicien réagit aux propositions des autres, créant une polyphonie complexe et mouvante.
Histoire
Les prémices du free jazz apparaissent à la fin des années 1950 avec des œuvres pionnières comme 'The Shape of Jazz to Come' (1959) d'Ornette Coleman, qui introduit le concept d'« harmonie modale élargie » et d'improvisation libre de grilles. Le mouvement prend son nom de l'album révolutionnaire 'Free Jazz: A Collective Improvisation' (1960) du même Coleman, enregistré par un double quartette. Dans les années 1960, il devient un foyer d'expérimentation intense, porté par des figures majeures comme John Coltrane (avec ses albums 'Ascension' et 'Meditations'), Cecil Taylor (pianiste au jeu percussif et aux structures complexes), Albert Ayler (dont le son de saxophone ténor rappelait les spirituals et les fanfares), et Archie Shepp. Le mouvement est profondément lié à la lutte pour les droits civiques et à la montée du Black Power, revendiquant une autonomie artistique et culturelle pour les musiciens afro-américains. En Europe, des musiciens comme Peter Brötzmann (Allemagne) et Evan Parker (Royaume-Uni) développent leur propre approche, souvent plus radicale dans l'exploration du bruit et des techniques étendues.
Caracteristiques
1. **Absence de grille harmonique** : Les accords ne dictent plus le déroulement de l'improvisation. 2. **Liberté rythmique** : Tempo fluctuant, absence de pulsation régulière (métrique libre), polyrythmies complexes. 3. **Improvisation collective** : Tous les musiciens improvisent simultanément, créant une texture dense et interactive. 4. **Exploration sonore** : Utilisation de techniques étendues (suraigus, multiphoniques, bruits, cris instrumentaux). 5. **Primauté de l'expression** : L'émotion, la spiritualité et l'énergie priment sur la virtuosité technique conventionnelle. 6. **Formes ouvertes** : Les compositions sont souvent de simples motifs ou cellules servant de point de départ à l'improvisation. 7. **Élargissement de l'instrumentation** : Introduction d'instruments non-jazz (violon, hautbois) et traitements non conventionnels des instruments traditionnels.
Importance
Le free jazz a eu un impact considérable au-delà du jazz. Il a brisé les frontières entre composition et improvisation, entre bruit et musique, influençant profondément la musique contemporaine, le rock progressif (Captain Beefheart, Sonic Youth), et l'improvisation libre européenne. Il a redéfini le rôle du musicien comme créateur total, libéré des contraintes commerciales. Bien que souvent considéré comme difficile d'accès, il reste un pilier essentiel de l'avant-garde musicale du XXe siècle, symbolisant la quête de liberté absolue dans l'art et servant de référence constante pour les expérimentateurs. Son héritage se perpétue dans des courants comme le jazz contemporain, l'improvisation libre et la musique bruitiste.
