Kid A

Quatrième album studio de Radiohead, sorti en 2000, qui marque une rupture radicale avec le rock alternatif de leurs précédents succès. L'album plonge dans l'électronique expérimentale, l'ambient et le jazz, créant un paysage sonore glacé et futuriste. Considéré comme un tournant majeur dans l'histoire de la musique populaire, il a redéfini les attentes envers un groupe de rock à succès.

Introduction

Sorti le 2 octobre 2000, 'Kid A' est l'album de la réinvention totale pour Radiohead. Après le succès planétaire et la pression immense qui a suivi 'OK Computer' (1997), le groupe, et particulièrement Thom Yorke, était au bord de l'épuisement et de la crise créative. Plutôt que de reproduire la formule du 'rock apocalyptique', ils ont délibérément détruit leur propre modèle pour explorer de nouveaux territoires sonores, influencés par la musique électronique, le krautrock, le jazz moderne et les compositeurs classiques du XXe siècle. L'album a été à la fois un choc pour le public et la critique, devenant paradoxalement le premier album numéro un du groupe aux États-Unis.

Description

'Kid A' est un album-concept sans narration linéaire, évoquant un monde post-moderne déshumanisé, la naissance dans un environnement technologique froid (le 'Kid A' du titre est une référence à un clone), l'anxiété climatique et l'aliénation. Les paroles, souvent fragmentaires et traitées par vocodeur, sont intégrées comme des éléments instrumentaux. Les mélodies sont enfouies sous des couches de textures : nappes de synthétiseurs analogiques (comme l'ondes Martenot sur 'How to Disappear Completely'), des rythmes électroniques glitch, des sections de cuivres dissonantes (arrangées par Jonny Greenwood et inspirées de Penderecki et Messiaen), et des lignes de basse sinueuses. Des titres comme 'Everything in Its Right Place' ouvrent l'album sur une ambiance hypnotique et inquiétante, tandis que 'The National Anthem' est une descente chaotique portée par une boucle de basse répétitive et des cuivres cacophoniques. 'Idioteque', construit sur un sample de musique électronique expérimentale des années 70, sonne comme un appel de détresse depuis un bunker.

Histoire

Les sessions d'enregistrement, débutées en janvier 1999, ont été longues et difficiles. Le groupe a travaillé aux studios Medley à Copenhague, puis à leurs propres studios à Oxford et à Gloucester. Le producteur Nigel Godrich a joué un rôle crucial dans la concrétisation de cette nouvelle vision. Le processus était non-linéaire : le groupe improvisait, enregistrait des heures de matériel, puis le découpait et le réassemblait numériquement, une méthode inspirée par les artistes de Warp Records comme Autechre et Aphex Twin. L'absence de singles promotionnels traditionnels et la campagne de marketing cryptique (avec des clips d'animation diffusés sur internet et des 'blips' publicitaires télévisés) ont accru le mystère. Malgré les prévisions pessimistes de la maison de disques, l'album a été un succès commercial immédiat et critique, remportant le Grammy du meilleur album de musique alternative en 2001 et étant nommé pour l'Album de l'année.

Caracteristiques

Principales caractéristiques musicales et thématiques : 1. **Abandon des guitares rock** : Les guitares sont souvent utilisées comme instruments texturaux, traités par des effets, ou absentes. 2. **Primauté de l'électronique et des synthétiseurs** : Utilisation massive de synthétiseurs analogiques (Prophet-5, Moog), de boîtes à rythmes et de techniques de sampling. 3. **Structures songwriting déconstruites** : Peu de structures couplet/refrain classiques ; prédominance des boucles, des répétitions et des développements atmosphériques. 4. **Production glacée et spatiale** : Le mix place l'auditeur dans un espace vaste et souvent froid, avec des sons semblant venir de loin. 5. **Influences éclectiques** : On y perçoit l'influence du jazz de Charles Mingus et de Miles Davis (pour les cuivres libres), du krautrock de Can et de Faust (pour les rythmes motoriks), de la musique contemporaine (Penderecki, Messiaen), et de l'electronica (Autechre, Boards of Canada). 6. **Thématiques** : Clonage, dystopie technologique, crise écologique, dépression et dépersonnalisation.

Importance

L'importance de 'Kid A' est monumentale. Il a démontré qu'un groupe de rock majeur pouvait complètement réinventer son son au sommet de sa popularité sans compromis commercial, et réussir. Il a légitimé l'expérimentation électronique et les influences 'avant-garde' dans le courant dominant de la musique populaire. L'album a ouvert la voie à une nouvelle génération d'artistes explorant les frontières entre rock, électronique et musique ambiante. Il est régulièrement cité dans les listes des meilleurs albums de tous les temps (numéro 1 selon Pitchfork en 2009, dans le top 20 des '500 plus grands albums' du Rolling Stone) et est étudié comme un cas d'école de l'innovation en période de crise créative. Il a solidifié la réputation de Radiohead comme l'un des groupes les plus importants et audacieux de leur époque.

Anecdotes

Le titre énigmatique

Thom Yorke a affirmé que le titre 'Kid A' provenait du nom donné au premier clone humain dans les fichiers d'un logiciel de musique qu'il utilisait. Cette idée du 'premier enfant né de la technologie' résume parfaitement la thématique de l'album. Le livret de l'album est peuplé d'images d'ours polaires, de montagnes en flammes et de créatures hybrides, renforçant cette vision d'un monde naturel défiguré par la technologie.

La grille de mots

Le livret de l'album contient une célèbre 'grille de mots' (word grid), un collage de phrases et de mots-clés (comme 'under the bed', 'the rats and the children', 'cut the kids in half') qui ont servi de matériau de base pour les paroles. Cette méthode d'écriture, proche du cut-up de William S. Burroughs, reflète la fragmentation et la nature non-narrative des textes.

L'absence de singles et de clips traditionnels

Contre l'avis de leur label EMI, Radiohead a refusé de sortir de single physique au Royaume-Uni et n'a produit aucun clip vidéo conventionnel. À la place, ils ont commissionné l'artiste visuel Stanley Donwood et le vidéaste Chris Bran pour créer une série de courtes animations abstraites, les 'blips', diffusées comme des publicités télévisées et sur internet. Cette stratégie marketing mystérieuse a parfaitement servi l'esthétique insaisissable de l'album.

La réception critique initiale

À sa sortie, 'Kid A' a divisé la critique. Certains, désarçonnés, l'ont qualifié de 'suicide commercial' ou de 'bruit inaudible'. Le magazine Time a titré 'Musique pour un bunker'. Cependant, d'autres critiques influents, comme celles du New York Times, du NME et de Pitchfork (qui lui a donné la note parfaite de 10.0), ont immédiatement salué son génie visionnaire. Cette polarisation a rapidement cédé la place à un consensus quasi-unanime sur son importance.

Sources

  • Radiohead: The Complete Guide to Their Music (2010) by Mac Randall
  • 'Kid A' 33 1/3 Series (2012) by Marvin Lin
  • Interviews de Thom Yorke, Jonny Greenwood et Ed O'Brien dans Mojo, Rolling Stone (2000-2001)
  • Documentaire 'Meeting People Is Easy' (1998) et making-of de 'Kid A'
  • Analyses critiques : Pitchfork (2000, 2009), The Guardian, New York Times
  • Discographie officielle et archives de la Radiohead Public Library
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