Introduction
Le Décaméron (du grec "déka" dix et "hēméra" jour) est l'une des œuvres fondatrices de la prose narrative italienne et européenne. Composé dans les années qui suivirent la Peste Noire de 1348, il marque une rupture avec la littérature allégorique et chevaleresque de son temps pour se tourner vers une observation réaliste et souvent ironique de la nature humaine. Boccaccio y célèbre l'intelligence, la ruse, l'amour charnel et la fortune, tout en offrant une galerie de portraits saisissants de la société du Trecento, des nobles aux marchands, des religieux aux paysans.
Resume
L'œuvre s'ouvre sur une description saisissante et réaliste de la peste à Florence, servant de cadre et de justification à la retraite des dix narrateurs. Chaque jour, l'un d'eux est élu "roi" ou "reine" et impose un thème pour les récits (par exemple, l'amour qui finit mal, les ruses qui permettent d'échapper à un danger, les plaisanteries jouées aux maris...). Les cent nouvelles qui en découlent sont d'une grande variété : certaines sont tragiques (comme l'histoire de Griselda, modèle de patience), d'autres franchement comiques et grivoises (comme les nombreuses histoires de moines et de nonnes libertins), d'autres encore sont des anecdotes morales ou des récits d'aventures. La structure en cadre (le "cornice") est essentielle, car elle crée une société idéale et raffinée en contrepoint du chaos de la peste, et permet des dialogues et des réflexions entre les narrateurs.
Personnages
Les personnages principaux sont les dix jeunes narrateurs : Pampinea, Fiammetta, Filomena, Emilia, Lauretta, Neifile, Elissa (les sept femmes) ; et Panfilo, Filostrato, Dioneo (les trois hommes). Chacun a une personnalité distincte et un style de narration qui lui est propre (Dioneo, par exemple, se réserve souvent le droit de raconter la dernière histoire, la plus licencieuse). Au sein des nouvelles elles-mêmes, des centaines de personnages apparaissent, allant de figures historiques réelles (comme Saladin ou le peintre Giotto) à des types sociaux récurrents : le marchand avisé, le mari jaloux et berné, la femme amoureuse et rusée, le religieux hypocrite, le bouffon, le chevalier généreux.
Themes
Les thèmes centraux du Décaméron sont multiples et souvent entremêlés : 1) **La Fortune (Fortuna)** : son pouvoir capricieux sur les affaires humaines et la nécessité de la saisir par l'intelligence. 2) **L'Intelligence et la Ruse (Ingegno)** : célébrées comme les vertus suprêmes pour survivre et réussir. 3) **L'Amour** : sous toutes ses formes, de l'amour courtois et tragique à l'amour charnel, joyeux et libérateur, souvent présenté comme une force naturelle et irrépressible. 4) **La Satire sociale et anticléricale** : Boccaccio fustige l'hypocrisie, la cupidité et la bêtise, en particulier au sein du clergé. 5) **La Nature humaine** : observée avec un réalisme et une absence de jugement moral qui annoncent la Renaissance.
Contexte
Boccaccio écrit le Décaméron à Naples et Florence, peu après le traumatisme de la Peste Noire (1348), qui tua entre un tiers et la moitié de la population européenne. Ce contexte de mort et de dissolution des structures sociales traditionnelles explique en partie le ton de l'œuvre, qui est une célébration de la vie, de la joie et de l'ingéniosité humaine face à l'adversité. L'œuvre s'inscrit aussi dans le mouvement pré-humaniste italien, tournant le dos au latin scolastique pour utiliser la langue vernaculaire (le toscan) et s'adresser à un public plus large, notamment aux femmes et aux marchands. Elle puise ses sources dans le folklore, les fabliaux français, les contes orientaux et la littérature classique.
Reception
Dès sa diffusion, le Décaméron connut un immense succès et fut copié et diffusé dans toute l'Europe. Il influença profondément la littérature occidentale, servant de modèle à Chaucer pour ses *Contes de Canterbury*, à Marguerite de Navarre pour son *Heptaméron*, et plus tard à des auteurs comme Shakespeare, Molière ou La Fontaine. L'Église le plaça à l'Index des livres interdits en 1559 en raison de son contenu licencieux et anticlérical. Au XIXe et XXe siècles, il fut réévalué comme un monument littéraire et un document historique précieux. Aujourd'hui, il est considéré, avec la *Divine Comédie* de Dante et les *Canzoniere* de Pétrarque, comme l'un des trois piliers de la littérature italienne médiévale.
