Roman naturaliste

Courant littéraire majeur de la seconde moitié du XIXe siècle, né en France, qui applique à la fiction les méthodes des sciences expérimentales. Il cherche à décrire la réalité humaine avec une objectivité quasi-scientifique, en étudiant l'influence des déterminismes (hérédité, milieu social, contexte historique) sur les individus, souvent issus des classes populaires.

Introduction

Le roman naturaliste constitue l'aboutissement et la radicalisation du réalisme littéraire. Porté par la figure d'Émile Zola, son théoricien et chef de file, il émerge dans le contexte du positivisme d'Auguste Comte et des avancées scientifiques de l'époque (théories de l'évolution de Darwin, découvertes en médecine et physiologie de Claude Bernard). Il ne s'agit plus seulement de peindre le réel, mais de l'expliquer par une démarche expérimentale appliquée aux passions et aux comportements humains.

Description

Le naturalisme se définit comme une littérature d'observation et d'expérimentation. L'écrivain naturaliste se compare à un savant : il observe minutieusement la société, collecte des documents, puis construit un « roman-laboratoire » où il place ses personnages dans une situation donnée pour en observer les réactions, déterminées par leurs antécédents et leur environnement. Le style vise à la transparence et à l'impersonnalité, même si la puissance épique et le lyrisme noir de Zola le dépassent souvent. Les sujets de prédilection sont les milieux ouvriers, la paysannerie, la bourgeoisie montante, le monde des artistes, et tous les aspects de la vie considérés comme « bas » ou sordides (misère, alcoolisme, prostitution, folie) que la littérature académique ignorait.

Histoire

Le mouvement naît officiellement avec la publication de « Thérèse Raquin » (1867) de Zola, présenté comme une « étude physiologique ». Il se structure autour du groupe des écrivains naturalistes (Maupassant, Huysmans, les frères Goncourt, plus tardivement Alphonse Daudet) qui se réunissent à Médan. Le cycle des « Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire » (20 volumes, 1871-1893) de Zola en est le monument fondateur, explorant les tares héréditaires d'une famille sur cinq générations. Le mouvement connaît un immense succès et une forte opposition (accusations d'immoralité, de pornographie). Il se diffuse en Europe (Espagne avec Emilia Pardo Bazán, Portugal avec Eça de Queirós, Italie avec le vérisme) et aux États-Unis (Theodore Dreiser, Stephen Crane). Il décline à la fin du siècle, contesté par le symbolisme et l'émergence de nouvelles sensibilités, mais son influence sur la littérature du XXe siècle (le néo-réalisme, le documentarisme, le roman social) est considérable.

Caracteristiques

1. **Déterminisme** : L'individu est le produit de lois implacables : l'hérédité (transmission des tares physiques et mentales) et le milieu (influences sociales, économiques, professionnelles). Sa liberté est illusoire. 2. **Méthode expérimentale** : Inspiration directe de « l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale » de Claude Bernard. Le romancier est un expérimentateur qui montre le mécanisme des passions. 3. **Documentation et enquête** : Travail préparatoire approfondi : visites sur le terrain, lectures techniques, interviews. Zola se documente ainsi sur les mines pour « Germinal » ou les grands magasins pour « Au Bonheur des Dames ». 4. **Objectivité et impersonnalité** : L'auteur théoriquement s'efface pour laisser parler les faits. En pratique, l'écriture naturaliste est souvent engagée et porteuse d'une vision. 5. **Sujets contemporains et populaires** : Privilège accordé aux classes laborieuses et aux marginaux, aux transformations de la société industrielle. 6. **Style** : Souci de précision, vocabulaire technique, emploi de l'argot, descriptions exhaustives et souvent métaphoriques.

Importance

Le naturalisme a profondément renouvelé le roman en élargissant son champ thématique et en lui conférant une ambition totalisante (faire le roman d'une époque). Il a imposé une esthétique de la laideur et de la vérité crue, rompant avec les conventions morales et stylistiques. Son influence est immense sur la littérature mondiale (de Thomas Hardy à John Steinbeck) et sur d'autres arts, comme le théâtre (le théâtre naturaliste d'Antoine) et la peinture (le réalisme social). Il a aussi joué un rôle social et politique en donnant une visibilité aux misères de son temps, préparant le terrain pour le roman à thèse et le journalisme d'investigation. Malgré ses excès (un déterminisme parfois mécanique), il reste un pilier de l'histoire littéraire pour sa puissance documentaire et sa force critique.

Anecdotes

Le dîner des « auteurs sifflés »

En 1879, Zola organise un dîner pour célébrer l'échec de sa pièce « L'Assommoir » au théâtre. Il invite ses amis naturalistes, tous auteurs de pièces violemment critiquées ou sifflées. Le menu est parodique : « Potage purin », « Truite à la vapeur de cuve » (référence aux cuves de distillation de « L'Assommoir »), « Pâté d'oie rougie au vitriol » (allusion à « L'Assommoir » où Coupeau devient rouge à cause de l'alcool frelaté). Cet événement montre l'esprit de corps et l'humour du groupe face à l'adversité.

Zola dans la mine

Pour écrire « Germinal » (1885), Zola entreprend un voyage d'étude dans le bassin minier du Nord de la France en février 1884. Il descend dans la fosse Renard à Anzin, visite les corons, interroge des mineurs et leur famille, assiste à une réunion syndicale. Il prend des notes extrêmement détaillées sur les conditions de travail, le jargon technique, les gestes des « haveurs ». Ce reportage sur le vif, caractéristique de la méthode naturaliste, donne au roman une puissance documentaire et une authenticité qui contribueront grandement à son succès et à son impact social.

La défense de Manet

Le naturalisme est lié aux avant-gardes picturales. En 1866, alors qu'Édouard Manet est violemment attaqué pour son tableau « Olympia », Zola, jeune journaliste, publie une série d'articles élogieux dans « L'Événement ». Il y défend la modernité et l'honnêteté du peintre, voyant en lui un frère d'armes dans le combat pour une représentation vraie de la réalité, contre les canons académiques. En remerciement, Manet peint un portrait de Zola. Cette alliance entre écrivains et peintres réalistes/impressionnistes est emblématique de la bataille culturelle de l'époque.

Sources

  • Zola, Émile. « Le Roman expérimental » (1880).
  • Becker, Colette. « Lire le réalisme et le naturalisme » (1998).
  • Mitterand, Henri. « Le Roman à l'œuvre. Genèse et valeurs » (1998).
  • Baguley, David. « Naturalist Fiction: The Entropic Vision » (1990).
  • Cogny, Pierre. « Le Naturalisme » (1976).
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