Introduction
Les sœurs Brontë, nées dans le presbytère isolé de Haworth au sein d'une famille de six enfants, ont produit une œuvre littéraire d'une intensité et d'une originalité rares. Leur univers, marqué par les landes sauvages du Yorkshire, la mort précoce de leur mère et de leurs deux sœurs aînées, et une éducation largement autodidacte, a nourri des récits d'une puissance émotionnelle et d'une audace thématique sans précédent pour l'époque. Leur décision de publier sous les pseudonymes androgynes de Currer, Ellis et Acton Bell témoigne des contraintes imposées aux femmes écrivains dans l'Angleterre victorienne.
Jeunesse
Les enfants Brontë grandissent dans l'isolement relatif de Haworth, un village de tisserands sur les landes. Leur père, Patrick Brontë, est le pasteur anglican du village. Après la mort de leur mère en 1821, leur tante Elizabeth Branwell vient s'occuper d'eux. Les sœurs fréquentent brièvement la rigoureuse école de Cowan Bridge (qui inspirera l'inhumante Lowood dans *Jane Eyre*), où deux de leurs sœurs aînées, Maria et Elizabeth, contractent la tuberculose et meurent en 1825. De retour à Haworth, Charlotte, Emily, Anne et leur frère Branwell développent une vie imaginative intense, créant des mondes fictionnels élaborés (Angria et Gondal) à travers des centaines de manuscrits miniatures. Cette pratique forge très tôt leur style et leurs thèmes de prédilection.
Carriere
En 1846, les trois sœurs publient à leurs frais un recueil de poèmes sous leurs pseudonymes, qui ne se vend qu'à deux exemplaires. L'année 1847 marque leur percée littéraire. Charlotte publie *Jane Eyre*, un succès immédiat et controversé. Emily publie *Les Hauts de Hurlevent*, une œuvre d'une violence et d'une passion déroutantes pour la critique de l'époque. Anne publie *Agnes Grey*, un roman plus réaliste sur la condition des gouvernantes, suivi en 1848 de *La Locataire de Wildfell Hall*, une critique audacieuse de l'alcoolisme et de la violence conjugale. Leur identité est dévoilée en 1848, suscitant étonnement et parfois mépris. Leur carrière est tragiquement écourtée par la maladie : Branwell meurt en septembre 1848, Emily en décembre de la même année, et Anne en mai 1849, toutes deux de la tuberculose. Charlotte, désormais seule, publie encore *Shirley* (1849) et *Villette* (1853), et se marie en 1854 avant de mourir, probablement de complications liées à une grossesse, en 1855.
Style
Le style des Brontë est caractérisé par un lyrisme intense, une narration à la première personne souvent empreinte d'autobiographie, et une fusion unique entre le réalisme social et le romantisme sombre, voire gothique. Leurs héroïnes sont des femmes indépendantes, intelligentes et moralement intègres, luttant pour leur autonomie et leur dignité dans une société patriarcale. Le paysage, en particulier les landes chez Emily, n'est pas un simple décor mais une force vivante, un reflet des passions des personnages. Leurs récits explorent sans fard les passions humaines (amour, haine, vengeance, désespoir), les conflits intérieurs, la condition des femmes et des classes défavorisées, et la quête d'identité.
Oeuvres Majeures
*Jane Eyre* (Charlotte, 1847) est le roman d'apprentissage d'une orpheline qui devient gouvernante et affirme son indépendance face à son employeur, Mr. Rochester. *Les Hauts de Hurlevent* (Emily, 1847) est une tragédie passionnelle et métaphysique centrée sur la relation destructrice entre Heathcliff et Catherine Earnshaw, dont les conséquences se répercutent sur deux générations. *La Locataire de Wildfell Hall* (Anne, 1848) est un roman épistolaire et un plaidoyer féministe radical qui suit une femme fuyant son mari alcoolique et violent pour protéger son fils. *Agnes Grey* (Anne, 1847) offre un témoignage réaliste et poignant sur la vie difficile d'une gouvernante. *Villette* (Charlotte, 1853) est considéré comme son chef-d'œuvre le plus abouti, explorant la solitude, le désir et la résilience d'une femme exilée.
Influence
L'influence des sœurs Brontë est immense et durable. Elles ont profondément renouvelé le roman féminin en y introduisant une subjectivité ardente, une complexité psychologique et une critique sociale inédites. Leurs héroïnes ont servi de modèles pour des générations de personnages féminins forts et complexes. Leurs œuvres, d'abord mal comprises, sont aujourd'hui vues comme des piliers de la littérature mondiale, étudiées sous divers angles (féministe, psychanalytique, post-colonial, écocritique). Elles ont inspiré d'innombrables adaptations cinématographiques, télévisuelles, théâtrales et littéraires, et leur maison du presbytère de Haworth est devenue un lieu de pèlerinage littéraire.
