Traité de Tordesillas

Traité signé en 1494 entre les royaumes du Portugal et de Castille, sous l'égide du pape Alexandre VI. Il établit une ligne de démarcation à 370 lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert pour partager les terres nouvellement découvertes et à découvrir en dehors de l'Europe. Ce traité est l'un des premiers actes de diplomatie coloniale et a profondément façonné la géopolitique du Nouveau Monde.

Introduction

Le Traité de Tordesillas, signé le 7 juin 1494 dans la ville castillane du même nom, constitue un moment charnière dans l'histoire des grandes découvertes et de l'expansion européenne. Il vise à résoudre le conflit né de la découverte des Amériques par Christophe Colomb en 1492, qui menaçait l'équilibre des puissances ibériques. En traçant une ligne imaginaire dans l'océan Atlantique, il organise juridiquement le partage du monde non-chrétien entre les deux grandes puissances maritimes de l'époque, le Portugal et la Castille, jetant les bases de leurs futurs empires coloniaux.

Description

Le traité est la conséquence directe des bulles pontificales *Inter Caetera* (1493) émises par le pape Alexandre VI, un Espagnol de naissance, qui avaient attribué à la Castille les terres situées à l'ouest d'une ligne méridienne à 100 lieues des Açores et du Cap-Vert. Mécontent de cette décision jugée trop favorable à son rival, le roi Jean II du Portugal engagea des négociations directes. Le traité déplace cette ligne de démarcation à 370 lieues (environ 1 770 km) à l'ouest des îles du Cap-Vert. Les terres à l'est de cette ligne reviendraient au Portugal, celles à l'ouest à la Couronne de Castille. Le texte précise que la ligne doit être tracée du pôle Arctique au pôle Antarctique. Il garantit également aux Portugais la liberté de navigation dans les eaux castillanes pour atteindre leurs possessions à l'est de la ligne.

Histoire

La signature intervient après plus d'un an de négociations tendues. Les Portugais, experts en navigation atlantique, soupçonnaient l'existence de terres au sud-ouest de l'Atlantique (le futur Brésil) et cherchaient à sécuriser la route maritime vers les Indes par le cap de Bonne-Espérance, découvert par Bartolomeu Dias en 1488. Le déplacement de la ligne vers l'ouest leur permit de consolider leur contrôle sur la route africaine et, comme le révèlera plus tard la découverte du Brésil par Pedro Álvares Cabral en 1500, de mettre la main sur une partie substantielle du continent sud-américain. Le traité fut ratifié par la Castille le 2 juillet 1494 et par le Portugal le 5 septembre 1494. Il fut ensuite confirmé par le pape Jules II en 1506 par la bulle *Ea quae*.

Caracteristiques

Le traité présente plusieurs caractéristiques majeures. C'est un acte de droit international précoce, bien que ses signataires soient exclusivement ibériques. Il repose sur une vision géographique encore imprécise, ignorant totalement l'étendue réelle du Pacifique et des continents. Il institue le principe de la sphère d'influence réservée, anticipant les futures zones de colonisation. Juridiquement, il légitime l'appropriation des terres au nom de la propagation de la foi chrétienne, sans consulter les populations indigènes. Enfin, il est bilatéral et n'a jamais été reconnu par les autres puissances maritimes émergentes comme la France, l'Angleterre ou les Provinces-Unies, qui revendiqueront plus tard le principe de la "mer libre".

Importance

L'impact du Traité de Tordesillas est immense et durable. Il évita une guerre ouverte entre le Portugal et la Castille à un moment crucial de leur expansion. Il définit pour des siècles la répartition linguistique et culturelle de l'Amérique du Sud : le Brésil devint portugais, tandis que le reste du continent (sauf les Guyanes) devint espagnol. Il permit au Portugal de développer son empire en Afrique et en Asie (Goa, Macao, Malacca) sans interférence castillane, et à l'Espagne de concentrer ses efforts sur l'Amérique centrale et du Sud. Le traité devint caduc avec l'union des couronnes ibériques sous Philippe II (1580-1640), mais son héritage frontalier et culturel persiste. Il illustre aussi les limites de la diplomatie pontificale et la montée en puissance des États-nations dans l'ordre mondial naissant.

Anecdotes

Le Brésil, un heureux hasard ?

La découverte "accidentelle" du Brésil par Cabral en 1500, six ans après le traité, révéla que la côte orientale de l'Amérique du Sud se trouvait à l'est de la ligne de Tordesillas, tombant ainsi dans la zone portugaise. Certains historiens suggèrent que les Portugais connaissaient peut-être l'existence de cette terre grâce à des voyages secrets antérieurs, ce qui expliquerait leur insistance à déplacer la ligne aussi loin à l'ouest lors des négociations.

Une ligne dans l'océan... et au ciel

Le traité stipulait que la ligne de démarcation s'étendait "d'un pôle à l'autre". Cette formulation, apparemment simple, posa plus tard un problème insoluble : comment la prolonger de l'autre côté du globe, dans l'hémisphère Pacifique, alors inconnu ? Ce flou conduisit au Traité de Saragosse en 1529, qui tenta de définir une ligne antiméridienne dans le Pacifique pour départager les empires dans la région des Moluques (les "îles aux Épices").

L'objection française

Le roi de France François Ier, voyant l'Espagne et le Portugal se partager le monde, aurait lancé cette phrase célèbre, souvent citée : "Je voudrais bien voir la clause du testament d'Adam qui m'exclut du partage du monde." Cette déclaration résume le refus des autres nations européennes de reconnaître un monopole ibérique fondé sur une autorité papale.

Sources

  • Davenport, Frances G. (ed.). European Treaties Bearing on the History of the United States and Its Dependencies to 1648. Washington, Carnegie Institution, 1917.
  • Diffie, Bailey W., et George D. Winius. Foundations of the Portuguese Empire, 1415-1580. University of Minnesota Press, 1977.
  • Parry, J.H. The Age of Reconnaissance. University of California Press, 1981.
  • Document original du Traité de Tordesillas, conservé aux Archives générales des Indes à Séville et aux Archives nationales de la Torre do Tombo à Lisbonne.
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