Introduction
Le traité de Sèvres est l'un des traités de paix conclus à l'issue de la Première Guerre mondiale, destiné à régler le sort de l'Empire ottoman, qualifié de 'malade de l'Europe'. Signé dans la célèbre manufacture de porcelaine de Sèvres, il représente le point culminant des ambitions impérialistes et nationalistes des Alliés, en particulier du Royaume-Uni, de la France, de l'Italie et de la Grèce. Il constitue le plan le plus sévère imposé à une puissance vaincue, visant à réduire l'Empire ottoman à un État croupion en Anatolie centrale, tout en accordant l'indépendance ou l'autonomie à plusieurs régions. Son application fut empêchée par l'émergence du mouvement national turc dirigé par Mustafa Kemal (Atatürk).
Description
Le traité, long de 433 articles, imposait des conditions extrêmement lourdes à l'Empire ottoman. Ses principales dispositions territoriales étaient : la reconnaissance d'un État arménien indépendant dans les provinces orientales (frontières à définir par le président américain Woodrow Wilson) ; l'établissement d'un Kurdistan autonome, avec possibilité d'indépendance future ; la cession de la Thrace orientale et de la région de Smyrne (Izmir) à la Grèce pour cinq ans, avec un plébiscite ultérieur ; le placement de la zone des Détroits (Bosphore, Dardanelles) sous contrôle international démilitarisé ; la cession de tous les territoires arabes du Moyen-Orient (Syrie, Liban, Mésopotamie/Irak, Palestine, Transjordanie) sous forme de mandats de la Société des Nations confiés à la France et au Royaume-Uni ; la reconnaissance du protectorat français sur le Maroc et britannique sur l'Égypte ; l'attribution des îles du Dodécanèse à l'Italie et de la plupart des îles égéennes à la Grèce. Sur le plan militaire, l'armée ottomane était limitée à 50 700 hommes, la marine à quelques navires de garde-côtes, et l'aviation interdite. Des clauses économiques plaçaient les finances ottomanes sous le contrôle d'une commission alliée.
Histoire
Les négociations débutèrent à la Conférence de paix de Paris en 1919. Le gouvernement ottoman, dirigé par le sultan Mehmed VI et le grand vizir Damat Ferid Pacha, était sous occupation alliée (Constantinople était occupée depuis mars 1920) et dans une position de faiblesse extrême. La délégation ottomane, menée par le grand vizir, fut contrainte de signer le texte le 10 août 1920. Cependant, le traité ne fut jamais ratifié par le Parlement ottoman. Dès mai 1919, le mouvement national turc, organisé autour de Mustafa Kemal à Ankara, rejeta catégoriquement le traité et engagea la guerre d'indépendance turque contre les forces d'occupation grecques, arméniennes, françaises et italiennes. Les victoires militaires kémalistes, notamment contre les Grecs en août-septembre 1922, rendirent le traité de Sèvres obsolète. Les Alliés durent convoquer une nouvelle conférence à Lausanne en novembre 1922, aboutissant au traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui annula Sèvres et reconnut la souveraineté de la nouvelle République de Turquie sur l'essentiel de l'Anatolie et de la Thrace orientale.
Caracteristiques
Le traité de Sèvres présente plusieurs caractéristiques marquantes. C'est un traité 'séviriste', conçu pour démanteler définitivement l'Empire ottoman, considéré comme une menace pour l'équilibre européen. Il est le fruit d'accords secrets antérieurs (accords Sykes-Picot de 1916, accords de Saint-Jean-de-Maurienne de 1917) et des promesses faites aux nationalistes grecs (mégalè idea) et arméniens. Il institue largement le système des mandats de la Société des Nations au Moyen-Orient, dessinant les frontières de nombreux États modernes. Son caractère particulièrement punitif et humiliant en fit un puissant catalyseur du nationalisme turc, fournissant à Mustafa Kemal une cause sacrée (le Pacte national, Misak-ı Millî) pour unir la population. Enfin, c'est un traité mort-né, dont la signature n'a pas entraîné l'application, illustrant le décalage entre les décisions des diplomates et les réalités politiques et militaires sur le terrain.
Importance
L'importance du traité de Sèvres est immense, bien qu'il n'ait jamais été appliqué. Il marque la fin officielle de l'Empire ottoman multiethnique et pluri-religieux de six siècles. Il est le point de départ de la guerre d'indépendance turque et forge l'identité nationale turque moderne autour du refus du 'diktat' de Sèvres. Son échec démontra les limites de l'impérialisme européen d'après-guerre et la montée des mouvements de libération nationale. Il a durablement marqué la mémoire collective turque comme un traumatisme national et un symbole de la résistance contre le démembrement, encore invoqué dans la politique contemporaine. Pour les Arméniens et les Kurdes, il représente une promesse non tenue d'indépendance ou d'autonomie, dont l'échec a eu des conséquences tragiques tout au long du XXe siècle. Enfin, il a largement défini le cadre territorial du Moyen-Orient contemporain, dont les mandats français et britanniques ont directement conduit à la création d'États comme l'Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie et Israël/Palestine, avec des conflits persistants.
