Révolution des Œillets

Coup d'État militaire pacifique survenu le 25 avril 1974 à Lisbonne, qui a mis fin à près d'un demi-siècle de dictature de l'Estado Novo et à treize ans de guerres coloniales. Elle doit son nom aux œillets rouges placés dans les canons des fusils des soldats insurgés par la population en liesse.

Introduction

La Révolution des Œillets est un événement fondateur de l'histoire contemporaine du Portugal et un cas unique en Europe. Elle marque la transition brutale d'une dictature corporatiste, conservatrice et coloniale, l'Estado Novo d'António de Oliveira Salazar puis de Marcelo Caetano, vers une démocratie pluraliste. Cette révolution, essentiellement menée par des militaires de rang intermédiaire, se distingue par son caractère largement pacifique et son immense soutien populaire immédiat.

Description

La révolution fut planifiée et exécutée par le Mouvement des Forces Armées (MFA), une organisation clandestine d'officiers, principalement des capitaines, mécontents par la situation militaire et politique. Les causes profondes étaient multiples : l'épuisement d'une guerre coloniale sans issue en Angola, Guinée-Bissau et Mozambique (débutée en 1961) qui drainait les ressources et causait des milliers de morts ; la stagnation économique et l'isolement international du régime ; et la répression politique de la PIDE, la police secrète. Le MFA, dirigé par des figures comme Otelo Saraiva de Carvalho et Vasco Gonçalves, élabora un plan minutieux, « l'opération Fin de la Régime ». Dans la nuit du 24 au 25 avril 1974, des unités militaires convergèrent vers Lisbonne, prenant le contrôle des points stratégiques. La diffusion de deux chansons-signaux (« E Depois do Adeus » puis « Grândola, Vila Morena ») à la radio marqua le début des opérations. En moins de 24 heures, le régime s'effondra presque sans effusion de sang, seules quatre personnes trouvant la mort, abattues par la PIDE.

Histoire

L'après-25 avril, connu sous le nom de Processus Révolutionnaire en Cours (PREC), fut une période intense et chaotique de près de deux ans (1974-1976). Elle fut marquée par une forte instabilité politique, une lutte pour le pouvoir entre différentes factions du MFA (modérés, « gonçalvistes » proches du Parti Communiste, et gauchistes radicaux), et une mobilisation populaire massive (occupations d'usines, de logements, réformes agraires au sud). Le général António de Spínola, nommé président, tenta une orientation conservatrice mais démissionna en septembre 1974, laissant la place à une radicalisation. L'année 1975, « l'Année Chaude », vit des tentatives de coup d'État de droite et de gauche, et une polarisation extrême. Le 25 novembre 1975, une intervention de militaires modérés, menée par le colonel Ramalho Eanes, mit fin à la période révolutionnaire la plus radicale. La normalisation démocratique s'acheva avec l'adoption d'une constitution en 1976 (toujours en vigueur, bien qu'amendée) et les premières élections libres, consacrant le Parti Socialiste de Mário Soares. La décolonisation, engagée immédiatement, fut rapide, parfois conflictuelle, et aboutit à l'indépendance des anciennes colonies en 1975.

Caracteristiques

1. Rôle central de l'armée : C'est une révolution menée « par en haut » par une partie de l'institution militaire, et non par une insurrection populaire initiale. 2. Caractère largement pacifique : Le refus de la hiérarchie militaire de réprimer les insurgés et la discipline du MFA limitèrent les violences. 3. Symbole des œillets : Le geste spontané d'une fleuriste, Celeste Caeiro, offrant des œillets rouges aux soldats, devint l'icône de la révolution. 4. Processus révolutionnaire prolongé : Le coup d'État n'était que le début d'un processus complexe de décolonisation, de démocratisation et de transformations sociales. 5. Absence de leader charismatique unique : Le MFA était une structure collective, bien que des figures comme Otelo Saraiva de Carvalho aient émergé.

Importance

L'impact de la Révolution des Œillets fut immense. Sur le plan national, elle instaura la démocratie, les libertés fondamentales et mit fin à l'isolement international du Portugal, permettant son adhésion à la CEE (1986). Elle mit fin à l'empire colonial, un des derniers d'Europe, redéfinissant l'identité portugaise. Sur le plan international, elle accéléra l'indépendance des colonies africaines et influença les processus de démocratisation en Espagne (transition post-franquiste) et en Amérique latine. Elle reste une référence pour les mouvements de résistance non-violente. Au Portugal, le 25 avril est un jour férié national, célébré chaque année comme la « Fête de la Liberté », commémorant les valeurs de démocratie et de solidarité.

Anecdotes

Les chansons-signaux

Le MFA utilisa deux chansons diffusées sur les ondes de la radio nationale comme signaux codés. À 22h55, « E Depois do Adeus » de Paulo de Carvalho (représentant du Portugal à l'Eurovision) alerta les unités rebelles pour qu'elles se tiennent prêtes. À 00h20, la diffusion de « Grândola, Vila Morena », une chanson engagée de Zeca Afonso interdite par la censure, donna le signal définitif du début des opérations. Cette utilisation de la culture populaire comme outil de subversion est devenue légendaire.

La PIDE et la dernière tuerie

Les seules morts violentes de la journée du 25 avril eurent lieu devant son siège, la prison de la PIDE/DGS à Lisbonne. Alors que la foule célébrait et tentait d'approcher le bâtiment, des agents de la police politique, paniqués, ouvrirent le feu depuis les fenêtres, tuant quatre personnes. Cet épisode tragique contrasta avec le déroulement pacifique du reste de la révolution et rappela la brutalité de l'ancien régime.

Le général et les fleurs

Le général António de Spínola, héros des guerres coloniales mais critique du régime, fut porté à la présidence par le MFA. Son image, avec son monocle et son foulard, contrastait avec celle des jeunes capitaines. Lors de sa prestation de serment, il reçut un bouquet d'œillets, mais les photos le montrent les tenant avec une certaine raideur, symbole de l'alliance fragile et inconfortable entre les militaires modérés de haut rang et les jeunes officiers révolutionnaires du MFA.

La télévision en direct

De manière surprenante, la télévision d'État (RTP) ne fut pas coupée. Un capitaine du MFA, en tenue de combat et le visage partiellement caché, fit une apparition à l'antenne pour annoncer la destitution du gouvernement et appeler au calme. Les Portugais purent ainsi suivre en direct les déplacements des chars dans les rues de Lisbonne, un média devenant acteur et témoin de sa propre libération.

Sources

  • Maxwell, Kenneth. 'The Making of Portuguese Democracy.' Cambridge University Press, 1995.
  • Pinto, António Costa (ed.). 'Modern Portugal.' Society for the Promotion of Science and Scholarship, 1998.
  • Ferreira, Hugo Gil, and Marshall, Michael. 'Portugal's Revolution: Ten Years On.' Cambridge University Press, 1986.
  • Documentaires : « Capitaines d'Avril » (2000) de Maria de Medeiros et « Les Fleurs de la Révolution » (Arte).
  • Fondation Mário Soares : archives numériques sur le 25 avril 1974.
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