Introduction
Socrate est une figure énigmatique et fondatrice de la philosophie occidentale. Contrairement aux philosophes présocratiques qui s'interrogeaient sur la nature du cosmos, il opère un « tournant anthropologique » en centrant la réflexion sur l'être humain, ses valeurs et la vie bonne. Son influence est immense bien qu'il n'ait jamais écrit une ligne, privilégiant le dialogue oral dans l'espace public. Son procès et sa mort héroïque, tels que rapportés par Platon, en ont fait un martyr de la pensée libre et un symbole intemporel du conflit entre l'individu et la cité.
Jeunesse
Fils d'un sculpteur (ou tailleur de pierre) nommé Sophronisque et d'une sage-femme, Phénarète, Socrate est né à Athènes à l'apogée de sa puissance, peu après les guerres médiques. Il reçut une éducation traditionnelle en musique, gymnastique et grammaire, et exerça probablement un temps le métier de son père. Il servit comme hoplite (fantassin lourd) pendant la guerre du Péloponnèse, où il se distingua par son courage et son endurance physique légendaire. Sa vie intellectuelle fut marquée par une rupture après que l'oracle de Delphes eut déclaré à son ami Chéréphon que « nul n'était plus sage que Socrate ». Cette déclaration, que Socrate jugea paradoxale, le poussa à interroger les prétendus sages de la cité pour comprendre le sens de l'oracle.
Ascension
Socrate devint une figure familière et dérangeante de l'Agora d'Athènes. Vêtu simplement, pieds nus, il engageait la conversation avec quiconque – politiques, artisans, poètes, jeunes aristocrates – en prétendant ne rien savoir lui-même (position d'ignorance assumée). Sa méthode, l'« interrogation socratique » ou maïeutique (l'art d'accoucher les esprits), consistait à poser une série de questions apparemment naïves pour amener son interlocuteur à examiner ses croyances, à en révéler les contradictions et, idéalement, à parvenir à une définition plus juste et universelle des concepts fondamentaux comme la justice, le courage ou la piété. Cette pratique, qui humiliait souvent les puissants en exposant leur ignorance, lui valut autant d'admirateurs (comme Platon et Xénophon) que de détracteurs.
Apogee
L'apogée de l'influence de Socrate est aussi le moment de sa chute. En 399 av. J.-C., après les troubles politiques qui suivirent la défaite d'Athènes face à Sparte (régime des Trente Tyrans puis restauration démocratique), il fut accusé par le poète Mélétos, soutenu par Anytos et Lycon, de deux crimes : « ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité, d'introduire des divinités nouvelles, et de corrompre la jeunesse ». Lors de son procès, rapporté dans l'« Apologie de Socrate » de Platon, il refusa tout compromis, assuma pleinement son rôle de « taon » stimulant la cité, et proposa même comme « peine » d'être nourri au Prytanée, honneur réservé aux bienfaiteurs. Condamné à mort par une faible majorité, il refusa les plans d'évasion de ses amis, préférant obéir aux lois de la cité. Il mourut en buvant la ciguë, discutant calmement de l'immortalité de l'âme avec ses disciples.
Heritage
L'héritage de Socrate est colossal et fondé sur un paradoxe : son enseignement oral a été préservé et amplifié par l'écrit de ses disciples. Platon en fit le personnage central de ses dialogues, faisant de sa méthode et de sa recherche des Idées (comme le Bien) le socle de sa propre philosophie. Son autre grand disciple, Xénophon, en donna un portrait plus pratique. Par Platon, Socrate influença directement Aristote, puis tout le courant de la philosophie occidentale, du stoïcisme à la philosophie morale moderne. Il incarne l'idéal du philosophe qui examine sa vie (« une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue »), place la vertu au-dessus de tout, et accepte la mort par fidélité à ses principes. Son procès reste une référence essentielle pour réfléchir aux limites de la démocratie, à la liberté de pensée et au devoir de désobéissance civile.
