Introduction
Christine de Pisan est une figure majeure de la littérature médiévale et une pionnière de la pensée féministe. Son œuvre, à la fois variée et abondante, comprend des poèmes lyriques, des traités politiques, des biographies et des ouvrages de défense des femmes. Installée en France dès son enfance, elle a observé et commenté avec acuité les bouleversements de son époque, notamment la folie du roi Charles VI et la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Son statut de femme érudite et indépendante, vivant de son travail intellectuel, en fait un personnage exceptionnel pour le XIVe et XVe siècles.
Jeunesse
Fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano (latinisé en Thomas de Pizan), médecin et astrologue réputé de Bologne, Christine naît à Venise. Vers 1368, son père est appelé à la cour du roi Charles V de France pour y servir comme médecin et astrologue royal. La famille s'installe donc à Paris, où Christine reçoit une éducation exceptionnelle pour une jeune fille de son temps, encouragée par son père qui valorise le savoir. Elle a ainsi accès à la riche bibliothèque royale du Louvre. À quinze ans, elle épouse Étienne du Castel, un noble picard et notaire-secrétaire du roi. Ce mariage heureux est brutalement interrompu par la mort d'Étienne en 1389, laissant Christine veuve à 25 ans avec trois enfants, sa mère et une nièce à charge.
Ascension
Plongée dans des difficultés financiaires et des procès pour récupérer l'héritage de son mari, Christine décide de tirer parti de son éducation pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle se tourne vers l'écriture, un métier alors presque exclusivement masculin. Elle commence par composer des ballades et des rondeaux, des formes poétiques à la mode, qu'elle dédie à des mécènes potentiels. Son talent est rapidement reconnu et lui vaut la protection de grands seigneurs comme le duc Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI, et le duc Jean de Berry. Cette période de production poétique intense (1399-1402) lui permet d'asseoir sa réputation et de gagner sa vie, faisant d'elle la première femme de lettres professionnelle d'Europe.
Apogee
Au début du XVe siècle, Christine de Pisan diversifie son œuvre et s'engage dans les grands débats intellectuels de son temps. Son apport le plus célèbre est la « Querelle du Roman de la Rose », une polémique littéraire lancée par elle en 1401-1402. Elle critique vertement la misogynie et la représentation obscène des femmes dans ce poème allégorique très populaire de Jean de Meung, s'opposant à des clercs renommés comme Jean de Montreuil et Gontier Col. Cet épisode marque la naissance d'un débat sur le féminisme en Occident. Elle écrit ensuite une série d'ouvrages majeurs défendant les femmes : « L'Épître au Dieu d'Amour » (1399), « Le Dit de la Rose » (1402), et surtout « Le Livre de la Cité des Dames » (1405), où elle construit une cité idéale peuplée de femmes vertueuses et héroïques de l'histoire, et son complément « Le Livre des Trois Vertus » (ou « Trésor de la Cité des Dames », 1405), un guide de conduite pour les femmes de toutes conditions. Parallèlement, elle produit des traités politiques comme « Le Livre des Fais et Bonnes Meurs du Sage Roy Charles V » (1404), une biographie élogieuse de son protecteur, et « Le Livre du Corps de Policie » (1407) sur l'éducation des princes. Profondément patriote, elle déplore les divisions de la France pendant la guerre de Cent Ans et compose même un poème à la gloire de Jeanne d'Arc en 1429, peu après la libération d'Orléans.
Heritage
Christine de Pisan se retire vers 1418, probablement dans l'abbaye de Poissy où sa fille était religieuse, pour échapper aux troubles de la guerre civile. Son œuvre, largement diffusée de son vivant (nombreux manuscrits enluminés), est tombée dans un relatif oubli après la Renaissance, avant d'être redécouverte au XIXe et surtout au XXe siècle. Elle est aujourd'hui considérée comme une précurseure essentielle de la pensée féministe occidentale, ayant utilisé les outils intellectuels de son époque pour contester les stéréotypes misogynes et revendiquer l'éducation et la dignité des femmes. Son statut de femme écrivain professionnelle et son engagement dans la vie intellectuelle et politique font d'elle un modèle de résilience et d'indépendance. Son travail d'historienne et de moraliste offre également un témoignage précieux sur la vie culturelle et politique à la cour de France à la fin du Moyen Âge.
