Introduction
Talleyrand incarne l'archétype du diplomate retors et du survivant politique, ayant traversé tous les régimes de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle sans jamais sombrer. Issu d'une grande famille aristocratique, une blessure au pied dans l'enfance le rendit boiteux et l'écarta de la carrière des armes, l'orientant vers l'Église. Son intelligence aiguë, son mépris des principes et son sens aigu de l'intérêt de la France (et du sien) lui permirent de jouer un rôle de premier plan pendant plus de quarante ans, influençant profondément la carte de l'Europe post-napoléonienne.
Jeunesse
Né à Paris, Talleyrand est contraint par sa famille, en raison de son infirmité, d'embrasser une carrière ecclésiastique malgré son peu de vocation. Il étudie au collège d'Harcourt et au séminaire de Saint-Sulpice. Ordonné prêtre en 1779, il devient agent général du clergé en 1780, où il administre les biens de l'Église de France avec une grande compétence financière. En 1789, il est nommé évêque d'Autun. Élu député du clergé aux États généraux, il vote pour la nationalisation des biens du clergé et prête serment à la Constitution civile du clergé, ce qui lui vaut l'excommunication par le pape.
Ascension
Sous la Révolution, il mène des missions diplomatiques à Londres. Menacé par la Terreur, il s'exile aux États-Unis de 1794 à 1796. De retour après le Directoire, il devient ministre des Relations extérieures en 1797, poste qu'il conserve lorsque Napoléon Bonaparte prend le pouvoir par le coup d'État du 18 Brumaire. Il joue un rôle clé dans la consolidation du Consulat et de l'Empire, participant aux grandes négociations (Concordat de 1801, paix d'Amiens en 1802, traités de Presbourg en 1805 et de Tilsit en 1807). Cependant, il désapprouve la politique de conquêtes incessantes de Napoléon et commence à trahir l'Empereur à partir de 1808, préparant l'après-Napoléon.
Apogee
Son heure de gloire arrive avec la chute de Napoléon. En 1814, il est l'artisan du retour des Bourbons, persuadant les Alliés que Louis XVIII est un gage de stabilité. Représentant la France au Congrès de Vienne, il déploie un génie diplomatique consommé. Malgré la position de vaincue de la France, il exploite les dissensions entre les vainqueurs (notamment grâce au « secret du Congrès » avec l'Autriche et l'Angleterre) et parvient à réintégrer la France dans le concert des grandes puissances, évitant un démembrement du pays et sauvant ses frontières de 1792. Il obtient ainsi l'annulation des traités de 1814, qui étaient bien plus durs. Il sert brièvement comme président du Conseil sous Louis XVIII avant de tomber en disgrâce, mais retrouve un rôle majeur comme ambassadeur à Londres sous la Monarchie de Juillet (1830-1834), contribuant à l'indépendance de la Belgique.
Heritage
Talleyrand laisse l'image ambivalente d'un homme sans scrupules, vénal (il amassa une immense fortune grâce à ses fonctions), mais d'un réaliste et d'un patriote lucide. Son cynisme légendaire (« La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ») masque une vision à long terme et une profonde compréhension des équilibres européens. Son action à Vienne fut décisive pour la paix du XIXe siècle, en établissant un système d'équilibre des puissances qui évita un conflit généralisé en Europe pendant près d'un siècle (jusqu'en 1914). Il démontra que la diplomatie pouvait être une arme aussi puissante que les armées.
