Introduction
Benazir Bhutto est une figure emblématique et paradoxale de l'histoire du Pakistan. Symbole de la démocratie et de l'émancipation des femmes dans le monde musulman, son parcours fut inextricablement lié à l'héritage de son père, Zulfikar Ali Bhutto, fondateur du Parti du peuple pakistanais (PPP) et Premier ministre exécuté en 1979. Son destin, mêlant triomphe électoral, exil, retour héroïque et mort violente, reflète les tumultes politiques, les tensions ethnico-religieuses et les luttes de pouvoir qui ont secoué le Pakistan depuis sa création.
Jeunesse
Née dans une famille aristocratique du Sindh, Benazir Bhutto reçut une éducation élitiste et occidentale. Elle étudia au Radcliffe College (Harvard) puis à l'Université d'Oxford, où elle présida l'Oxford Union, une première pour une femme asiatique. Son éducation libérale contrastait avec le contexte politique pakistanais. La vie de Benazir bascula en 1977 lorsque le général Zia-ul-Haq renversa son père. Elle subit de multiples arrestations et un long isolement en prison avant d'être autorisée à s'exiler en 1984. Cette période forgea son image de martyre et d'héritière politique.
Ascension
Après la mort mystérieuse du général Zia dans un accident d'avion en 1988, Benazir Bhutto mena le PPP à la victoire aux élections législatives. Le 2 décembre 1988, à 35 ans, elle devint la première femme Premier ministre d'un pays à majorité musulmane. Son accession fut un événement mondial, salué comme une avancée historique. Cependant, son pouvoir était limité par les prérogatives constitutionnelles du président (issu d'un parti rival) et surtout par l'omniprésente armée, gardienne des dossiers de la sécurité nationale et de la nucléarisation.
Apogee
Ses deux mandats (1988-1990 et 1993-1996) furent marqués par des réalisations symboliques fortes et des difficultés concrètes immenses. Elle œuvra pour la libéralisation de l'économie et des médias, lança des programmes sociaux (comme le Programme d'action sociale) et renforça la position internationale du Pakistan. Elle fut également la première chef de gouvernement à donner naissance en exercice. Mais ses gouvernements furent entachés par de graves accusations de corruption visant son époux, Asif Ali Zardari (surnommé "Monsieur 10%"), et par une incapacité à endiguer la violence ethnique à Karachi ou à réformer en profondeur les structures féodales et militaires du pays. Les deux fois, son gouvernement fut limogé par le président pour « incompétence et corruption ».
Heritage
Contrainte à l'exil en 1999, Benazir Bhutto revint au Pakistan en octobre 2007 après un accord de partage du pouvoir avec le président-perpétuel Pervez Musharraf, obtenant l'amnistie pour les charges de corruption. Son retour fut accueilli par un attentat suicide qui fit 139 morts. Elle survécut, mais fut assassinée deux mois plus tard dans des circonstances similaires après un meeting électoral. Sa mort plongea le pays dans le chaos et suscita de nombreuses théories sur les commanditaires (talibans, services secrets…). Son héritage est double : elle reste une icône de la résistance démocratique et de l'émancipation des femmes, vénérée par les masses rurales du Sindh. Dans le même temps, son bilan politique est critiqué pour son clientélisme et son incapacité à briser le cycle de l'instabilité. Le PPP, désormais dirigé par son fils Bilawal, conserve son aura, mais le modèle dynastique qu'elle incarnait reste une caractéristique centrale et problématique de la politique pakistanaise.
