Reconquista

La Reconquista désigne la longue période de près de huit siècles (718-1492) durant laquelle les royaumes chrétiens du nord de la péninsule Ibérique ont progressivement reconquis les territoires contrôlés par les musulmans (Al-Andalus). Ce processus fut une succession de guerres, trêves, alliances changeantes et repeuplements, marquant profondément l'identité, la culture et les institutions de l'Espagne et du Portugal.

Introduction

La Reconquista (ou « Reconquête » en espagnol et portugais) est un concept historiographique qui décrit la reconquête militaire, politique et religieuse de la péninsule Ibérique par les forces chrétiennes sur les pouvoirs islamiques. Initiée peu après l'invasion omeyyade de 711, elle s'achève symboliquement en 1492 avec la prise de Grenade par les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon. Ce long conflit fut bien plus qu'une simple guerre de religion ; il fut un creuset pour la formation des identités nationales ibériques, des structures féodales et une culture de frontière (la « Frontera »).

Description

La Reconquista ne fut pas une campagne militaire continue et unifiée, mais un processus complexe et intermittent. Il impliqua une multitude d'acteurs : les petits royaumes chrétiens du nord (Asturies, León, Castille, Navarre, Aragon, comtés catalans et Portugal) souvent en conflit entre eux, face aux différentes entités musulmanes d'Al-Andalus (Émirat puis Califat de Cordoue, suivis des taifas, des empires almoravide et almohade, et enfin de l'Émirat de Grenade). Les phases de guerre intense alternaient avec de longues périodes de coexistence plus ou moins pacifique (la « convivencia »), de relations commerciales et d'alliances transconfessionnelles (comme celle du Cid avec des seigneurs musulmans). La guerre s'accompagnait systématiquement d'un processus de repeuplement (repoblación) des terres reconquises par des chrétiens, consolidant les gains territoriaux.

Histoire

L'histoire de la Reconquista est traditionnellement divisée en plusieurs phases. 1) **Origines et résistance (VIIIe-IXe siècles)** : La bataille de Covadonga (vers 718/722) est érigée en symbole fondateur de la résistance asturienne. Les chrétiens établissent des noyaux de résistance dans les montagnes cantabriques et les Pyrénées. 2) **Reprise de l'initiative (Xe-XIe siècles)** : Sous le règne de Ferdinand Ier de León et surtout d'Alphonse VI, qui conquiert Tolède en 1085, la frontière est repoussée vers le sud. L'affaiblissement du Califat de Cordoue en taifas facilite les avancées chrétiennes, souvent payées par des tribus (parias). 3) **Réaction des empires nord-africains (XIe-XIIIe siècles)** : Les invasions almoravide et almohade unifient temporairement Al-Andalus et infligent des défaites sévères aux chrétiens (comme à Alarcos en 1195). Cependant, la coalition chrétienne remporte une victoire décisive à Las Navas de Tolosa en 1212, ouvrant la vallée du Guadalquivir. 4) **Grandes conquêtes du XIIIe siècle** : Ferdinand III de Castille prend Cordoue (1236), Séville (1248) et Jaén, tandis que Jacques Ier d'Aragon conquiert les Baléares et Valence (1238). Seul l'Émirat nasride de Grenade subsiste comme état tributaire. 5) **Stagnation et conclusion (XIVe-XVe siècles)** : Une longue période de guerres civiles dans les royaumes chrétiens et de stabilité relative à Grenade prend fin avec l'union dynastique de Castille et d'Aragon. Après une guerre d'usure de dix ans, Grenade capitule le 2 janvier 1492.

Caracteristiques

Plusieurs traits distinctifs caractérisent la Reconquista. **Durée et discontinuité** : S'étalant sur près de 800 ans, elle fut une succession de conflits localisés. **Croisade et idéologie** : À partir du XIe siècle, la papauté lui confère le statut de croisade, offrant des indulgences et attirant des chevaliers européens. Les ordres militaires religieux (Calatrava, Santiago, Alcántara, Temple) jouent un rôle clé. **Frontière et repeuplement** : La notion de frontière mobile est centrale. La société de frontière favorise une certaine mobilité sociale et des institutions comme les « fueros » (chartes de privilèges) pour attirer les colons. **Convivencia et intolérance** : Des périodes de coexistence et d'échange culturel entre chrétiens, musulmans et juifs alternent avec des vagues d'intolérance croissante, culminant avec l'établissement de l'Inquisition (1478) et l'expulsion des juifs (1492) puis des musulmans (1502-1526).

Importance

L'importance de la Reconquista est immense. **Politiquement**, elle forge les royaumes d'Espagne et du Portugal, avec des monarchies fortes et une noblesse militaire puissante. Elle légitime l'union de la Couronne et de l'Église. **Socialement**, elle crée une société hiérarchisée et militarisée, avec une profonde méfiance envers les non-chrétiens. **Culturellement**, elle produit un riche héritage (architecture mudéjar, littérature de frontière comme le « Cantar de Mio Cid ») tout en imposant l'homogénéité religieuse comme pilier de l'État. **Internationalement**, elle fournit aux royaumes ibériques une élite aguerrie, une idéologie expansionniste et des ressources qui seront déployées lors de la découverte et de la conquête des Amériques à partir de 1492, faisant de la fin de la Reconquista le prélude immédiat de l'ère des Grandes Découvertes.

Anecdotes

Le Cid, héros ambigu

Rodrigo Díaz de Vivar, dit le Cid Campeador, est l'archétype du chevalier de la Reconquista. Pourtant, sa carrière fut complexe : banni par son roi Alphonse VI de Castille, il se mit au service de souverains musulmans de taifas, combattant parfois aux côtés de musulmans contre des chrétiens. Sa conquête personnelle de Valence en 1094, qu'il gouverna comme un seigneur indépendant, montre que les loyautés étaient souvent plus personnelles et pragmatiques qu'exclusivement religieuses.

Les tribus des roitelets

Aux XIe et XIIe siècles, les royaumes de taifas, affaiblis et divisés, préféraient souvent payer un lourd tribut (les « parias ») aux monarques chrétiens plutôt que de les affronter. Cet or, provenant d'Al-Andalus, finança en grande partie la construction des premières cathédrales romanes en terre chrétienne et renforça considérablement le pouvoir économique des rois de Castille, de Léon et d'Aragon, créant une relation de dépendance paradoxale.

La fin d'un symbole

La reddition de Grenade en 1492 fut négociée par le dernier émir nasride, Boabdil. Les conditions du traité (les « Capitulations de Grenade ») étaient relativement clémentes, garantissant aux musulmans la liberté de culte et le respect de leurs lois. Ces promesses furent rapidement bafouées, conduisant à des révoltes et aboutissant finalement à la conversion forcée ou à l'expulsion. La légende veut que Boabdil, en quittant la ville, se retourna pour pleurer sur sa perte, recevant de sa mère le reproche célèbre : « Pleure comme une femme ce que tu n'as pas su défendre comme un homme. »

Sources

  • Joseph F. O'Callaghan, 'Reconquest and Crusade in Medieval Spain', University of Pennsylvania Press, 2003.
  • Derek W. Lomax, 'The Reconquest of Spain', Longman, 1978.
  • Richard Fletcher, 'Moorish Spain', University of California Press, 1992.
  • Encyclopædia Universalis, articles 'Reconquista' et 'Al-Andalus'.
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