Introduction
Le Radeau de la Méduse est l'une des œuvres les plus marquantes de l'histoire de l'art du XIXe siècle. Présentée au Salon de 1819 sous le titre 'Scène de naufrage', elle représente l'épisode tragique et controversé du naufrage de la frégate Méduse au large des côtes de la Mauritanie. Géricault en fait une peinture d'histoire monumentale, transposant un fait divers contemporain en une allégorie universelle de la souffrance humaine et de la lutte pour la survie.
Contexte
Le tableau s'inspire d'un événement réel qui défraya la chronique sous la Restauration. En juillet 1816, la frégate Méduse, transportant des colons vers le Sénégal, s'échoue par la faute de son capitaine, un officier royaliste incompétent nommé pour des raisons politiques. Environ 150 personnes sont entassées sur un radeau de fortune construit à la hâte. Après treize jours de dérive, de mutinerie, de meurtres, de famine et de cannibalisme, seuls quinze survivants sont recueillis. Le scandale politique est immense, car il met en lumière la corruption et l'incurie du gouvernement de Louis XVIII. Géricault, en artiste romantique, voit dans ce drame le sujet idéal pour exprimer une révolte et une émotion intense.
Description
La composition est organisée en deux pyramides. La première, descendante, est formée par la voile et les cordages tendus par le vent. La seconde, ascendante, dynamique, est constituée par les corps des naufragés, s'élançant depuis les morts et les désespérés à l'avant du radeau vers le groupe qui agite des chiffons vers un horizon où se distingue à peine la silhouette d'un navire, l'Argus. La lumière dramatique, contrastant ombres et clarté, sculpte les musculatures tourmentées des survivants. La palette est dominée par des tons sombres de bruns, d'ocres et de verts terreux, rehaussés par la blancheur des draps et la pâleur des chairs. Chaque personnage incarne un état psychologique différent, du désespoir abattu à l'espoir frénétique.
Analyse
Géricault rompt avec l'idéalisation néoclassique. Il choisit de représenter des héros anonymes et souffrants, et non des figures mythologiques ou historiques glorifiées. Le réalisme des cadavres et de la décomposition, étudié par l'artiste dans des morgues et auprès de médecins, est saisissant. La diagonale de l'espoir, qui structure la toile, crée un mouvement puissant et une tension narrative. L'œuvre est une synthèse magistrale : elle puise dans la grande tradition de la peinture d'histoire (influence de Michel-Ange, de Caravage, de Rubens), mais l'applique à un sujet contemporain avec une intensité émotionnelle et une véracité anatomique nouvelles. Elle est aussi une allégorie politique : le radeau devient une métaphore de la France ballottée après la Révolution et l'Empire, abandonnée par ses dirigeants.
Histoire
Géricault prépara son œuvre avec une rigueur méthodique : il réalisa de nombreuses esquisses, rencontra deux survivants, fit construire une maquette du radeau dans son atelier, et étudia des morceaux de cadavres. Le tableau fut accueilli avec un mélange d'admiration et de scandale au Salon de 1819. La critique fut divisée, certains y voyant une œuvre 'répugnante' et 'pornographique', d'autres un chef-d'œuvre génial. L'État l'acheta finalement, mais, gêné par sa portée subversive, le relégua dans les réserves du Louvre après une brève exposition au Luxembourg. Il fallut attendre les années 1820 et la montée du romantisme pour que son importance soit pleinement reconnue.
Influence
Le Radeau de la Méduse est considéré comme l'acte fondateur de la peinture romantique française, ouvrant la voie à Delacroix. Son réalisme cru influencera aussi les peintres réalistes comme Courbet. L'œuvre a marqué durablement l'imaginaire collectif, inspirant des réinterprétations en littérature, au cinéma et en bande dessinée. Elle reste un symbole puissant de la dénonciation de l'injustice et de la capacité de l'art à s'emparer de l'actualité pour en tirer une méditation intemporelle sur la condition humaine. Sa composition dramatique et son traitement de la lumière ont également eu un impact considérable sur le développement de la peinture historique et sur l'art du XIXe siècle dans son ensemble.
