Introduction
Le Bar aux Folies Bergère est considéré comme le testament artistique d'Édouard Manet, peint alors qu'il était gravement malade. C'est une synthèse magistrale de ses préoccupations : la vie parisienne moderne, le jeu des regards, la tension entre réalité et illusion, et la nature même de la peinture. Exposé au Salon de 1882, il a suscité à la fois admiration et perplexité pour sa composition énigmatique.
Contexte
Manet peint cette œuvre à la fin de sa vie, atteint de la syphilis qui l'emportera un an plus tard. Les Folies Bergère, ouvertes en 1869, étaient l'un des hauts lieux du divertissement parisien, un music-hall où se mêlaient toutes les classes sociales. Manet, fasciné par ces scènes de la vie moderne, y avait réalisé de nombreuses études préparatoires. Le tableau est conçu pour le Salon officiel, dernière vitrine de l'artiste, et constitue une réponse complexe aux critiques qui l'avaient souvent éreinté.
Description
La composition est centrée sur Suzon, une véritable serveuse du cabaret, debout derrière un comptoir de marbre chargé de bouteilles (champagne, bière Bass), de mandarines et de fleurs. Elle porte une robe bleue à corsage, un corsage blanc et un corsage à la taille, son regard est distant, presque mélancolique. Devant elle, un bouquet de fleurs dans un verre et une bouteille de rosé. L'arrière-plan est un immense miroir qui reflète la salle bondée du cabaret, avec ses lustres étincelants, la foule des spectateurs en habit et les jambes d'une acrobate sur un trapèze (en haut à gauche). Le reflet montre également un homme en haut-de-forme qui semble parler à la serveuse, bien que sa position réelle, déduite du reflet, soit à sa droite. Cette disposition crée une ambiguïté spatiale déconcertante : le reflet ne correspond pas exactement à ce que l'on devrait voir. Le bord du comptoir au premier plan est peint avec un réalisme saisissant.
Analyse
L'œuvre est une méditation profonde sur la vision et la représentation. Le miroir, au lieu de clarifier l'espace, le complique, brisant la convention de la perspective linéaire de la Renaissance. Il suggère le flux, le mouvement et la fugacité de l'expérience moderne. La serveuse, bien que placée au centre, est psychologiquement distante, incarnant peut-être l'aliénation dans la foule urbaine. Les bouteilles et les fruits sont des natures mortes d'une grande virtuosité. Manet joue sur les contrastes : la solitude de la figure face à la foule réfléchie, la solidité du comptoir face à l'illusion du miroir, la clarté du premier plan face à la brume lumineuse de l'arrière-plan. La peinture explore la superficialité des apparences sociales et la difficulté de distinguer le vrai du reflet, tant dans le cabaret que dans l'art.
Histoire
Le tableau fut exposé au Salon de Paris en 1882, où il fut accueilli avec un mélange d'éloges pour sa technique et de critiques pour ses « erreurs » de perspective. Après la mort de Manet en 1883, il fut acquis par le compositeur Emmanuel Chabrier, ami de l'artiste. Il changea plusieurs fois de mains avant d'être acheté en 1934 par le collectionneur Samuel Courtauld pour sa fondation londonienne. Il est depuis l'une des pièces maîtresses de la Courtauld Gallery. Une version antérieure, légèrement différente (avec la serveuse au regard plus engageant), est conservée au Kunsthalle de Brême.
Influence
Le Bar aux Folies Bergère est une pierre angulaire entre la tradition et la modernité. Il influence profondément les Impressionnistes par son traitement de la lumière artificielle et de la scène contemporaine. Plus encore, il annonce les préoccupations des artistes modernes du XXe siècle : la planéité de la surface picturale (le miroir rappelle que la peinture est avant tout un plan), la fragmentation du point de vue, et l'ambiguïté narrative. Des peintres comme Degas, Toulouse-Lautrec, puis plus tard les cubistes et même les artistes pop (comme Richard Hamilton qui en a fait un collage) en ont été marqués. Il reste une référence majeure dans l'histoire de l'art pour sa complexité conceptuelle et son mystère durable.
