La Mort de Marat

1793Bruxelles,

Chef-d'œuvre néoclassique de Jacques-Louis David, cette peinture représente Jean-Paul Marat, révolutionnaire français, assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday en 1793. Elle est à la fois un portrait politique, un manifeste révolutionnaire et une œuvre d'une puissance dramatique et formelle exceptionnelle.

Introduction

La Mort de Marat est l'une des peintures les plus célèbres et les plus chargées de sens de la Révolution française. Commandée par la Convention nationale, elle fut réalisée par Jacques-Louis David, peintre officiel de la Révolution et député montagnard. L'œuvre dépasse le simple reportage pour devenir une icône politique et une allégorie du martyr républicain, mêlant réalisme cru et idéalisation néoclassique.

Contexte

Jean-Paul Marat, médecin, journaliste et député à la Convention, était une figure centrale des Montagnards. Rédacteur de l'ami du peuple, un journal radical, il était haï par les Girondins qu'il pourchassait. Le 13 juillet 1793, Charlotte Corday, une jeune royaliste sympathisante des Girondins, parvint à le rencontrer sous prétexte de lui donner une liste de contre-révolutionnaires et le poignarda dans sa baignoire, où il soulageait une maladie de peau. David, ami de Marat et chargé de l'organisation des funérailles, fut mandaté pour immortaliser l'événement. L'œuvre fut exposée publiquement dès novembre 1793, accompagnant la glorification du martyr.

Description

La composition est épurée et verticale, centrée sur le corps de Marat, à demi-allongé dans une baignoire de bois recouverte d'un drap blanc. La lumière, froide et théâtrale, sculpte le torse et le visage du défunt, créant un fort clair-obscur. La tête, enveloppée d'un turban blanc, est penchée sur l'épaule, le visage empreint d'une sérénité douloureuse. Son bras droit pend hors de la baignoire, tenant encore la plume avec laquelle il écrivait. Son bras gauche repose sur une planche de bois servant de bureau, tenant la lettre de recommandation de Charlotte Corday. À ses pieds, sur un simple caisse en bois, se trouvent l'encrier, une autre lettre et les billets d'assignats qu'il s'apprêtait à donner à une mère de famille patriote. La scène est dépouillée de tout décor superflu. La baignoire et la caisse forment un socle solide. La palette est sobre, dominée par les ocres, les bruns, le blanc du linge et le vert sombre du fond, sur lequel se détache la pâleur cadavérique du corps. La blessure au torse est à peine visible, suggérée par une tache rouge.

Analyse

David opère une transfiguration du réel en une icône sacrée. L'influence du néoclassicisme est évidente dans la composition rigoureuse, la simplification des formes et la recherche de la grandeur morale. Mais David y intègre un réalisme poignant (la maladie de peau, la baignoire, le mobilier modeste) qui ancre le drame dans l'actualité. La posture de Marat évoque à la fois la Pietà (le Christ descendu de la croix) et les gisants médiévaux, faisant de lui un martyr christique de la Révolution. L'absence de l'assassin et la focalisation sur la victime transforent le tableau en un outil de propagande efficace. Les objets deviennent des reliques : la plume, arme du journaliste ; la lettre de Corday, preuve de sa traîtrise ; les assignats, symbole de sa vertu et de son dévouement au peuple. L'épitaphe fictive sur la caisse, "À Marat, David", et la dédicace au peuple français inscrite sur le plan de travail, achèvent de faire de l'œuvre un monument funéraire.

Histoire

Exposée avec succès au Louvre, l'œuvre fut retirée après la chute de Robespierre en 1794. David, emprisonné, la conserva. Elle réapparut brièvement sous le Directoire avant d'être rendue à l'artiste. À la Restauration, David, exilé comme régicide, l'emporta à Bruxelles où il mourut. Ses héritiers la vendirent en 1826 au musée de Bruxelles (alors royaume des Pays-Bas) où elle est toujours conservée. Elle a été restaurée à plusieurs reprises, révélant notamment le fond vert d'origine, longtemps masqué par un vernis jauni.

Influence

La Mort de Marat est une œuvre fondatrice de l'art politique moderne. Son influence est immense. Elle inspira directement les peintres romantiques (Géricault) et réalistes (Courbet). Au XXe siècle, elle fut réinterprétée par les artistes comme un symbole de l'engagement et du martyre politique. Pablo Picasso s'en inspira pendant la guerre de Corée. Elle fut détournée par les situationnistes et citée dans de nombreuses œuvres contemporaines (photographie, cinéma, bande dessinée). Son schéma compositionnel – le corps victime, les objets témoins – a marqué la représentation de la mort héroïque ou politique. Elle reste une référence absolue dans l'histoire de l'art pour sa capacité à fusionner l'actualité, l'idéologie et la forme esthétique suprême.

Anecdotes

Sources

  • Jacques-Louis David, "La Mort de Marat", catalogue des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
  • William Vaughan, "Jacques-Louis David's Marat", Cambridge University Press.
  • Antoine Schnapper, "David, témoin de son temps", Office du Livre.
  • Simon Lee, "David", Phaidon Press.
  • Exposition "David contre David", actes du colloque, Louvre, 1993.
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