Introduction
Les Bourgeois de Calais est l'une des œuvres les plus célèbres et les plus innovantes d'Auguste Rodin. Commandée par la ville de Calais en 1884 pour célébrer un épisode héroïque de son histoire médiévale, la sculpture a suscité de vives controverses avant d'être reconnue comme un chef-d'œuvre. Rodin y rompt avec les conventions de la sculpture monumentale et commémorative pour offrir une profonde méditation sur le sacrifice, le doute et la dignité humaine.
Contexte
En 1347, durant la guerre de Cent Ans, le roi d'Angleterre Édouard III assiège Calais. Après onze mois de résistance, la ville affamée capitule. Le roi exige que six bourgeois notables lui soient livrés, tête nue, pieds nus, la corde au cou et les clefs de la ville en main, pour être exécutés. Ils acceptent ce sacrifice pour épargner les habitants. La reine Philippa de Hainaut obtient finalement leur grâce. En 1884, la municipalité de Calais lance un concours pour un monument célébrant cet acte. Rodin, déjà reconnu mais contesté pour son réalisme cru, remporte la commande après des débats houleux.
Description
Le groupe représente les six bourgeois : Eustache de Saint-Pierre (le plus âgé, barbu, à la démarche résolue), Jean d'Aire (tenant les clefs, le corps tendu), Jacques et Pierre de Wissant (se tournant l'un vers l'autre dans une angoisse communicative), Andrieu d'Andres (les mains sur la tête) et Jean de Fiennes (le plus jeune, aux bras écartés dans un geste d'impuissance). Rodin les présente non comme des héros triomphants sur un piédestal, mais au niveau du sol, en train de marcher vers leur destin. Chaque figure exprime une émotion distincte et complexe : résignation, révolte, prière, désespoir, abattement. Le modelé est tourmenté, les surfaces rugueuses captant la lumière de manière dramatique. Les postures, les gestes des mains et les expressions faciales créent une puissante narration psychologique.
Analyse
Rodin opère une rupture radicale avec la tradition des monuments héroïques. En refusant le piédestal, il place le spectateur au même niveau que les personnages, créant une empathie immédiate. Il rejette l'unité d'action et d'émotion classique : chaque bourgeois vit son drame intérieur, formant une communauté de destin mais non une masse uniforme. L'œuvre est un « anti-monument » qui célèbre la vulnérabilité et le doute autant que le courage. Le traitement des corps, aux musculatures saillantes et aux drapés lourds, évoque à la fois la souffrance physique et la tension morale. L'absence de point de vue unique invite à tourner autour du groupe, engageant le spectateur dans l'expérience. L'influence de la sculpture médiévale (comme les figures du portail des cathédrales) et de Donatello est palpable, mais transcendée par un naturalisme psychologique moderne.
Histoire
La maquette est présentée en 1889. L'œuvre définitive, fondue par les ateliers Thiébaut Frères, est inaugurée à Calais en 1895, mais dans des conditions décevantes pour Rodin : la municipalité impose un piédestal bas et une grille, contre sa volonté. L'accueil est partagé, beaucoup critiquant la laideur et le désespoir des figures. Pourtant, l'œuvre connaît un succès croissant. Des fontes originales sont installées dans le monde entier (Londres, Copenhague, Tokyo, Philadelphie, etc.), souvent offertes en hommage à la résistance pendant les guerres mondiales. La fonte de Calais a été déplacée plusieurs fois ; aujourd'hui, elle trône devant l'hôtel de ville, toujours sans piédestal élevé, conformément au vœu de Rodin. Une autre fonte majeure est exposée dans les jardins du Musée Rodin à Paris.
Influence
Les Bourgeois de Calais est une œuvre charnière dans l'histoire de la sculpture. Elle ouvre la voie à l'expressionnisme et à la sculpture du XXe siècle en privilégiant l'expression psychologique et l'énergie intérieure sur l'idéalisation formelle. Son concept de groupe désuni et son intégration à l'espace public ont influencé des artistes comme Giacometti et les sculpteurs de monuments aux morts de la Grande Guerre, qui cherchaient à exprimer le deuil et le sacrifice individuel. L'œuvre est devenue une icône culturelle, citée dans la littérature, le cinéma et les discours politiques comme symbole de résistance civile, de sacrifice pour la communauté et de la complexité de l'héroïsme.
